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De la peur et des intentions d'autrui

Par Thierry Noëllec, le 14/04/2015
Catégorie : Humeur
TNMédiationSi gouverner c’est prévoir, prévoir c’est (très souvent) se fourvoyer. D’où cette satisfaction joyeuse que nous ressentons lorsque, enfin, l’une de nos affirmations se réalise. C’est alors que les ennuis commencent.

Nous passons donc une grande partie de notre réflexion à essayer de rendre notre monde logique[i], quitte à le barder de béquilles plus ou moins stables. Ces béquilles s’appellent croyances, a priori, approximations, œillères, point-de-vue, au choix, et il est large.

Entre autre méthode « d’analyse » que nous mettons en place par automatisme de la pensée, il y a le grand domaine de la prédiction et de la prévision. La prédiction et/ou la prévision nous permettent de rendre logique un événement (même anodin), une attitude (légèrement différente), une déclaration (forcément sibylline…) en avertissant d’une conséquence cohérente et inéluctable qui expliquera ces bizarreries a posteriori.

C’est le domaine jouissif et fatal de « J’l’avais bien dit ! »

Notons (entre parenthèse) que, dans le langage courant, on réserve plutôt la prévision aux budgets, aux chiffres en général ; alors que la prédiction parle plutôt de choses plus confuses comme  l’horoscope ou le surnaturel. Ferions-nous plus confiance à notre vue qu’à notre parole ? Fin de la parenthèse.

TNMédiationUn exemple édifiant.

C’est ainsi que, confrontés à un projet de restructuration de grande ampleur, certains des personnels de cette PME[ii] ne se privèrent pas de prédire (ou de prévoir ?) que tout cela n’était que de la poudre aux yeux et cachait, comme but ultime, la disparition d’un service jugé trop peu rentable. Cependant, au cours des discussions avec les représentants du personnel, jamais cette hypothèse ne fut abordée, évoquée, ni même mollement suggérée. La restructuration de la PME jouait sur une stratégie différente.[iii] Mais deux ans plus tard, alors que le marché avait brusquement changé d’orientation, la question de la survie de ce service se posa de manière cruciale. Et c’est là que les partisans du « J’l’avais bien dit » purent enfin savourer leur victoire. Effectivement, ils avaient eu raison. Ce nouvel épisode de l’histoire de l’entreprise consacrait leur lucidité. Le fait que leur prévision/prédiction avait été formulée à une époque où elle ne relevait d’aucune intention de la part des concepteurs du projet à cette époque ne pouvait entrer en ligne de compte. Ils avaient eu raison, point barre.

Or, à force de prédire la fin du monde, quelqu’un finira bien par avoir raison de tous. C’est inéluctable.

Au cours d’une vie, tout peut arriver et certains événements sont carrément écrits pour tous. Les prévoir ne relève d’aucune intelligence si ce n’est celle accordée par la nature aux fatalistes pragmatiques dont les prévisions s’apparentent le plus souvent aux prophéties auto-réalisatrices.

Apprendre à ne pas faire de lien entre nos propres peurs et les intentions d’autrui revient, certes, à abandonner une partie de notre capacité à analyser (parfois faussement) les situations ; mais c’est aussi une manière de laisser la voie ouverte à une écoute débarrassée de la pollution de nos peurs, lesquelles fourvoient le jugement et la capacité à comprendre autrui et donc, à vivre ensemble.

 

 

 

 



[ii] Sans plus de précision, désolé. Mais, la confidentialité, vous le savez, s’impose…

[iii] …idem…