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Vendanges alsaciennes et psychologie. Hopla !

Par Thierry Noëllec, le 30/09/2014
Catégorie : Humeur

TNMédiationIl y a quelques années, en Alsace, j’avais été missionné par une association d’aide à l’emploi pour accompagner un groupe d’une dizaine de personnes pendant les deux semaines de vendanges, du côté de Riquewihr. Observation


Notre groupe (il y avait plusieurs groupes encadrés chacun par un animateur) était principalement chargé des parcelles de gewurztraminer, lesquelles parcelles étaient très pentues. Impossible pour des vendangeurs chargés de hottes de se déplacer entre les rangs. Impossible également de passer les tracteurs qui récupéraient les raisins entre les rangs de vignes. Ils devaient se tenir en bout de champ, sur des chemins praticables où ils attendaient les seaux qui se remplissaient toute la journée.

Le jeu des seaux était simple mais efficace.

Chaque vendangeur prenait en charge un rang de vigne. Il disposait d’un seau d’environ cinq litres qu’il remplissait des grappes de gewurztraminer mûres. Une fois le seau rempli, il le passait à son collègue qui se situait dans le rang d’à-côté, lequel le passait au suivant et ainsi de suite jusqu’au tracteur. Un fois vide, le seau faisait le chemin inverse.

Afin d’attirer l’attention de leurs collègues et voisins de rang, les vendangeurs prirent très rapidement l’habitude d’annoncer à haute voix qu’il fallait faire passer le seau.

Et c’est ici que se situe l’observation en question.

Une fois leur seau rempli, les vendangeurs pouvaient donc, soit annoncer que leur seau était plein et qu’il fallait le faire suivre ; soit réclamer un seau vide afin de poursuivre le travail.

Deux tendances très affirmées apparurent alors parmi les vendangeurs. D’un côté celles et ceux qui annonçaient « seau plein » ; de l’autre les adeptes de « seau vide ». Et une fois que chacun eut choisi son mode de fonctionnement, personne n’en changea pendant toute la durée des vendanges. Seau vide, seau plein, la formule importait peu car tous comprenaient de quoi il retournait et, in fine, la différence d’approche n’avait strictement aucune importance.

Mais le choix de l’une des formules plutôt qu’une autre me laissa perplexe. Pourquoi se figer sur l’une d’elle et pourquoi ne pas en changer au gré de l’humeur ?

Deux visions du travail se percutaient et s’affrontaient entre ces rangs de gewurztraminer. D’un côté, les seaux pleins qui annonçaient qu’ils avaient bien travaillé et qui attendaient patiemment que ça continue ; de l’autre, les seaux vides qui réclamaient encore plus de travail, parfois avec insistance. En gros, les fainéants d’un côté, les bosseurs de l’autre.

Mmouais… peut-être… ou pas…

Car il y avait une autre approche de ces deux postures. On pouvait tout aussi bien voir dans les seaux pleins ceux qui offraient le fruit ( !) de leur travail, donc de leur vie (symboliquement en tout cas…) généreusement et à haute voix. Alors que les seaux vides, de leur côté, réclamaient qu’on leur en donne toujours plus, insatisfaits permanents de la redistribution perpétuelle.

Deux approches a priori radicalement opposées qui se croisaient sans que je sus jamais laquelle était la plus pertinente. Mais d’ailleurs, était-ce si important ? En tout cas, le gewurztraminer de cette année-là fut, paraît-il,  excellent...