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Le conflit, les mots et le clin d'oeil de Lacan

Par Thierry Noëllec, le 18/11/2013
Catégorie : Humeur

Au cours d’un conflit, les noms d’oiseaux volent en escadrilles. Or, nommer l’autre n’est jamais innocent. Réflexions entre exutoire et symptôme.


Nous avons tous fait cette expérience, au travail par exemple, d’une nouvelle rencontre qui, peu à peu, se transformera en amitié sincère et durable. Notre manière de nommer ce nouvel individu qui pénètre dans notre sphère sociale reflète le degré de proximité de la relation. Ainsi, « celui-là, là-bas », ou « le nouveau », devient un peu plus tard « Monsieur Durand », puis « Jean-Pierre » et il se verra peut-être gratifié d’un surnom sympathique si cette rencontre se révèle fructueuse.

Nommer, c’est s’approprier et se différencier.

En nommant autrui, je le reconnais comme différent de moi et, dans le même mouvement, je m’en rapproche. Je m’en rapproche à la distance que je juge pertinente à un instant donné. Autre expérience très fréquente que nous avons tous vécue : le nouveau venu qui vous appelle par votre prénom alors que vous en êtes encore à chercher son nom de famille et sa fonction exacte dans l’entreprise. Ou l’inverse, si vous préférez. Ceci n’est que la marque du décalage que chacun des deux protagonistes peut ressentir dans la proximité avec l’autre. Ce décalage pouvant être d’ordre affectif, culturel ou social.

Or un conflit n’est jamais qu’un événement social comme un autre. Globalement, il obéit aux mêmes ressors affectifs et psychiques ou symboliques que les autres relations sociales. (Tiens, un jour il faudra que je fasse un billet sur ce qu’il y a de très ordinaire dans un conflit…)

Et donc, au cours du conflit, il est « normal et naturel » (j’insiste sur les guillemets) de nommer l’autre à la lumière du conflit. Je m’abstiendrai de donner des exemples, mais vous avez compris.

C’est pourquoi, il est toujours intéressant de savoir comment les employés nomment leur supérieur hiérarchique.

Dans ce domaine comme dans d’autres, la crise est passée par là et la méfiance réciproque qui en résulte se traduit aussi dans l’appellation hiérarchique. Et c’est ainsi que le vocabulaire s’est normalisé au profit de ces dénominations froides et asexuées que sont N+1 ou N+2, voire N+3. Réduit à l’état de lettre et du nombre, (de l’être et d’une ombre, aurait dit Jacques Lacan ?), le patron a certes gardé tout le pouvoir de ce qui est au-dessus (+1 ou +2 sont en relation avec -1 et -2) mais il a perdu toute substance, tout corpus et tout affect, voire toute humanité. Les termes sont froids, distanciés à l’extrême, aussi chaleureux et affectueux qu’un bilan comptable consolidé.

Il n’est pas loin alors le moment où, incidemment (devrais-je dire insidieusement ?), le N+1 pourrait devenir un « haine plus un » et le N+2 un « haine plus d’eux », voire "plus de haine."

A trop vouloir se distancier, on se laisse enfermer dans une tour d’ivoire, empêché d’y voir.