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Socrate : père du "recadrage" (1/2)

Par Thierry Noëllec, le 07/11/2013
Catégorie : Bibliothèque

Fabienne Vittori, coach professionnelle, est blogueuse invitée pour nous parler de Socrate et du "recadrage." Elle nous livre un texte dense et éclairant sur cette technique spécifique de management. La deuxième partie de son billet sera publiée jeudi prochain, le 14 novembre. 


Si l’on définit le coaching professionnel comme une relation d’accompagnement personnalisé, on peut croire que le coaching est né le jour où deux individus ont échangé, où l’un a écouté l’autre pour l’aider. Mais la réalité est plus complexe et le coaching n’est pas une pratique sociale spontanée. Le coaching a besoin de spécialistes de l’accompagnement capables de théoriser leur expérience et de formaliser un savoir faire. Et Socrate serait le premier à l’avoir fait, avec la « maïeutique », en tout cas le premier dont on trouve trace, grâce aux écrits de Platon. Et les thérapeutes et coachs s'en sont depuis beaucoup inspirés.

« Accoucher les âmes »

Pour Socrate, la souffrance est liée au fait que l’homme se trompe dans sa perception de la réalité. Son but est « d’accoucher les âmes du savoir préformé qu’elles portent en elles[1]». Toute la maïeutique est dans cette phrase. La pédagogie socratique s’articule sur le mode du « recadrage ». En effet, tout en suivant le fil conducteur de son élève, tout en accouchant le cadre de référence sur lequel il s’appuie, il réoriente son disciple vers une autre direction choisie par l’élève si celle-ci s’avère plus appropriée pour lui. Cette dialectique permet la prise de conscience du coaché de contradictions, de croyances limitantes.

L’ironie socratique, c’est l’art d’interroger pour inviter son interlocuteur à découvrir les contradictions de ses pensées par lui-même. Il sème le doute. Socrate utilise la maïeutique pour permettre aux individus de rechercher les ressources qu’ils possèdent en eux-mêmes : « ce qui est clair comme le jour, c’est que de moi, ils (mes disciples) n’ont jamais rien appris, mais que c’est de leur propre fonds qu’ils ont, personnellement, fait nombre de belles découvertes, par eux-mêmes enfantées[2]». Socrate les fait accoucher d’eux-mêmes…

« Une expérience du non savoir »

Comme le souligne François Roustang : « Socrate faisait de la réfutation permanente ou du recadrage de sens permanent pour que son interlocuteur perde pied… A la fin il ne sait plus que dire et si il parle, il ne sait plus ce qu’il dit… A la fin, il doit être submergé pour ne plus pouvoir penser… Le but du dialogue c’est l’expérience du non savoir… Il s’agit d’obtenir un désancrage des habitudes de penser et d’agir… [3]» Faire l’expérience du non savoir pour découvrir ce que l’on savait sans savoir qu’on le savait.

Pour Socrate, il s’agissait « d’arrêter l’interlocuteur dans son action, de poser des questions, de semer le doute, de n’être soi même sûr de rien, de ne pas craindre de remettre en cause les habitudes ou les certitudes, de faire l’hypothèse que l’autre sait ou qu’une partie de lui sait, d’interroger les puissants et les faibles, de s’appliquer à soi-même une hygiène de vie allant jusqu’à l’ascèse : ces postures et techniques sont toujours celles du coach[4]»


[1] Platon, Théétète

[2] Platon, Théétète

[3] Roustang, François, Le secret de Socrate pour changer la vie, Odile Jacob, 2009

[4] Halbout, Reine-Marie, Savoir être coach, Eyrolles, 2009


 

 

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