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la masque et l'enclume - Valeurs et peurs primaires

Par Thierry Noëllec, le 21/04/2019
Catégorie : Général

"L'homme de la peur, dans l'espace de sa peur, participe et s'unit à ce qui lui fait peur. Il n'a pas seulement peur, il est la peur." 

(M. Blanchot L’Entretien infini, p.71)


Certes, il ne s’agit nullement de nier ni le concept[1]des valeurs, ni l’importance qu’elles ont dans notre appréciation du monde, nos jugements, voire nos actions. Les valeurs sont omniprésentes dans le discours contemporain, les contester serait illusoire. 
Pour autant, mettre en lumière le socle immuable sur lequel elles se construisent me parait être une question pertinente qui peut, au surplus, nous éclairer sur leur fonctionnement, leurs interactions et la manière adéquate d’aborder les blocages qu’elles provoquent en cas de conflit. 
Mais commençons par quelques rappels.
Sylvie Mischo Fleury,docteur en psychologie et médiateure, a récemment publié un article où elle précise son approche des valeurs : « Les valeurs sont des structures mentales ou des idées qui définissent l'identité et orientent le discours et le comportement. Une valeur est tout ce qui est important pour une personne, ses intérêts les plus profonds[2]. »
Sylvaine Pascual,de son côté, distingue les valeurs motrices qui nous poussent à l’action et les valeurs morales qui régissent nos actions.
 Les valeurs sont à ce point centrales dans nos relations que même les entreprises les mettent en évidence (en valeur, devrais-je dire…) afin de structurer positivement leur image. On ne compte plus les chartes internes qui affichent la bienveillance (retour de manivelle des années « petit chef »), le développement harmonieux (nouvel habillage de la cogestion participative), l’écologie (obligation impérative qui s’accorde avec la vision à long terme de tout bon manager), la parité (la quête inverse existe-t-elle vraiment ?), ou toute autre valeur positive dont la mise en œuvre se heurte chaque jour à la réalité de la complexité des relations sociales. Et pourtant c’est écrit en grand sur de jolis calicots dans le hall du siège social…
Dans sa thèse, Sylvie Mischo Fleury[3]cite C. Moore qui mettait en évidence le fait qu’il n’est guère possible de trouver un accord de médiation qui intègre toutes les valeurs et, qu’entre autres, le mieux que l’on puisse faire c’est :
TN MédiationAdmettre qu'il n'y a pas d'accords possibles au niveau des valeurs,ni forcément nécessaires, si les satisfactions des intérêts vitaux sont garanties.
D’autant plus que ces valeurs ne sont jamais équivalentes d’une personne à l’autre. La liste des valeurs ne suffit pas, encore faut-il les hiérarchiser sachant que chacun d’entre nous en détermine sa propre échelle. 
Dans un document de juin 2009, Jean-Philippe Faure dresse une liste de 284 valeurs dont certaines peuvent ne pas être perçues immédiatement comme positives (abandon, fermeté,  technique…) en mettant en évidence celles qui sont également des besoins (compétence, fraternité, respect…) et celles qui sont, toujours d’après lui, d’ordre concret (collectivité, culture, famille…).  284 valeurs où chacun d’entre nous fait son marché sans même s’en rendre compte, en verbalisant au fil de l’âge ce qui semble lui importer le plus. 
En apparence, tout du moins.
Aucun enfant ne se construit sur des valeurs. 
Au mieux (ou au pire, d’ailleurs), elles lui sont inculquées au travers d’un prisme social, religieux, familial, politique, sportif, comme vous voudrez, en tout cas culturel, au sens où la culture comprend tout ce qui m’environne et influe sur mon mode de pensée, en positif ou en négatif. 
C’est au travers de notre éducation que, peu à peu, nous nous construisons un monde rassurant où la logique perçue s’impose face à la logique réelle, si tant est que cette dernière existe. Un jeune enfant adapte son comportement dans le seul et unique but d’éviter une punition. L’implication de la morale n’intervient que plus tard dans son développement et celui-ci sera de toute façon conditionné par le circuit de la récompense élaboré dans la petite enfance. 
D’où la question corolaire : mais alors d’où nous vient que certaines valeurs sont absolument prééminentes chez tel ou tel individu et que souvent il est impossible de les ignorer, notamment en cas d’implication dans un conflit où elles s’exacerbent de manière parfois irrationnelle ? 
Certes, nous savons que nous sommes (en grande partie) gouvernés par nos émotions et que la peur est l'une d'elles.La colère, la tristesse, le dégoût, la surprise et la joie complètent le tableau de ces émotions primaires, lesquelles se combinent en fonction des personnalités et des événements. Cependant, la peur est probablement la plus archaïque de ces émotions, la plus primaire et, à ce titre, la plus constitutive de notre personnalité. 
TN MédiationC’est ici qu’intervient l’enclume.
C’est sur une enclume que, pendant de siècles, se sont forgées les armes les plus solides, les plus efficaces, les plus aptes à défendre l’intégrité de nos ancêtres. De la même manière, c’est sur une enclume que nous forgeons depuis toujours nos convictions les plus fermes. Cette enclume est elle-même coulée dans le matériaux le plus originel et le plus résistant qui soit : celui de nos peurs primaires. 
 
Les peurs primaires sont au nombre de cinq :
-       La peur de l’extinction
-       La peur de la mutilation
-       La peur de la perte d’autonomie
-       La peur de la séparation
-       La peur de la mort de l’égo
Chacun de nous est plus ou moins sensible à ces cinq peurs, mais la plupart du temps une à deux d’entre elles sont prééminentes et orientent plus fortement l’ensemble de nos comportements et donc de nos valeurs. Très souvent, lorsque j’évoque ces cinq peurs primaires, à leur simple énoncée, les personnes présentes réagissent instantanément à la peur dominante qui les anime. Il en est peut-être de même pour vous qui venez d’en lire la liste.
En tant que socle de notre personnalité, ces peurs déclinent des aspects autant négatifs (bloquants) que positifs (transcendants) de notre comportement.
 Anne-Bénédicte Damon,psychologue, détaille ces cinq peurs dans un article traduit depuis l’étude originale de Karl Albrecht, : « The (only) 5 fears we all share[4] ».
 Je reprends ci-dessous son travail sous forme synthétique, augmenté de sources complémentaires :
  
Extinction La peur de la destruction, de ne plus exister. Il s’agit d’une manière plus fondamentale d’exprimer ce qu’on nomme souvent la « peur de la mort ». L’idée de ne plus exister réveille une anxiété primaire existentielle chez tous les êtres humains normalement constitués. Elle est associée à une peur immédiate (risque mortel, accident) ou diffuse, voire irrationnelle, en confusion avec l’extinction de soi en tant que groupe, (métier, nation, identitaire.)
Mutilation La peur de perdre un élément de notre précieuse structure corporelle, la pensée de voir nos limites corporelles franchies, ou de perdre l’intégrité d’un organe, d’une partie de notre corps, ou d’une fonction naturelle. Les peurs des animaux, comme les insectes, les araignées, les serpents ou autres choses rampantes viennent de cette peur de la mutilation.Elle génère tout autant la peur de voir son sang couler (même juste un peu), que la peur du dentiste ; voire, à un niveau de conscience de groupe, l’angoisse existentielle liée à la fracture d’une famille, d’un territoire, réel ou symbolique. 
Perte d’autonomie La peur d’être immobilisé, paralysé, restreint dans nos mouvements, dépassé par la situation, emprisonné, étouffé, ou contrôlé par des circonstances extérieures en dehors de notre contrôle. Sous une forme physique, il s’agit de la claustrophobie, mais cela s’étend aussi à nos interactions sociales et à nos relations.Cette peur est systématiquement à l’œuvre dans le monde de l’entreprise en cas de rapprochements, d’acquisitions malveillantes, d’OPA ou autres forment de fusion… et souvent à juste titre… Elle explique à elle seule les blocages et les conflits qui en découlent, parfois plusieurs années après l’opération en question. 
Séparation La peur de l’abandon, du rejet, et de la perte de connexion ; de devenir une non-personne , quelqu’un de non-désiré, non respecté ou apprécié par quiconque. La « mise en quarantaine », lorsqu’elle est imposée par un groupe, peut avoir un effet psychologique dévastateur sur sa cible.Lorsqu’elle est à l’œuvre, la peur de la séparation provoque une véritable souffrance chez celui/celle à qui on ne répond pas dans l’instant à un appel, un sms, un mail. La sensation d’abandon est immédiatement activée et peut devenir rapidement irrationnelle. La peur de l’abandon est la peur primaire du nourrisson, la première à apparaitre et donc la plus banale des cinq, peut-être. 
Mort de l’Ego La peur de l’humiliation, de la honte, ou de tout autre mécanisme d’atteinte profonde à l’estime de soi qui menace la perte de l’intégrité du Soi ; la peur de la destruction ou de la désintégration de ce qu’on a pu se créer pour se sentir aimé, capable et apprécié.Sans doute la plus archaïque car la plus animale des cinq peurs. Mais, chez de nombreux sujets, elle va se cacher sous de nombreuses formes de phobies. Elle ne se rencontre pas, voire ne se détecte pas en soi, si souvent que les quatre autres.  
 
Présentées de cette manière, les cinq peurs primaires semblent particulièrement handicapantes. Or, et c’est là que nous retrouvons le lien avec les valeurs. Comme elles sont primaires, et donc antérieures à tout discours chez le nouveau-né, elles se retrouvent tout naturellement au niveau de nos fondations. Elles servent donc aussi à modeler, organiser, faire émerger nos qualités. 
Sortez vos rapporteurs.
Selon le principe du rapporteur, un trait psychologique donné n’est jamais figé sur une seule mesure, du plus négatif au plus positif. Il se diffuse toujours sur un vaste éventail de subtilités dans le comportement qui font (et heureusement) la diversité des personnalités et des réactions. 
Loin de moi l’idée de réussir à être exhaustif sur ce sujet. Une étude clinique de grande envergure (que je n’ai pas trouvée, mais si vous avez des pistes…) pourrait nous éclairer bien plus efficacement. 
Cependant, pour vous donner une (petite) idée de la variété des constructions possibles, voici un tableau succinct qui prend pour exemple :
la peur de la séparation 
 
Construction en négatif Construction médiane Construction en positif
-        Anachorète (solitaire) de nature, abandonnite et repli social-        La seule manière de ne pas être abandonné, c’est de n’avoir que très peu de liens-        Hypersensible à toute absence d’intérêt, même involontaire (physique, sociale, mail, sms, publications sur les réseaux sociaux, invitations) -        Privilégie un cercle restreint facilement contrôlable-        S’attache les personnes de son entourage par la séduction, la crainte ou la compassion-        S’implique peu dans des démarches collectives -        Forte sociabilité afin de ne jamais se retrouver seul-        Grand sens de la famille, de l’amitié-        Adepte systématique du travail en équipe-        Forte activité associative
 
Or, les cinq peurs primaires génèrent ces trois types de construction, avec toutes les subtilités osmotiques que l’on peut imaginer d’une colonne à l’autre et au-delà. 
 Et c’est ici que nous retrouvons les valeurs.
Le tableau précédent fait donc apparaître trois grands types (écarts) de construction basés sur la même peur, celle de la séparation. Il devient alors relativement facile de projeter les valeurs que ces trois types vont ériger en principe fondateur. 
Pour aller au plus simple, je me contente dans le tableau ci-dessous de faire référence aux valeurs universelles selon Shalom Schwartz  
 
Construction en négatif Construction médiane Construction en positif
-        Anachorète (solitaire) de nature, , abandonnite et repli social-        La seule manière de ne pas être abandonné, c’est de n’avoir que très peu de liens-        Hypersensible à toute absence d’intérêt, même involontaire (physique, sociale, mail, sms, publications sur les réseaux sociaux, invitations) -        Privilégie un cercle restreint facilement contrôlable-        S’attache les personnes de son entourage par la séduction, la crainte ou la compassion-        S’implique peu dans des démarches collectives -        Forte sociabilité afin de ne jamais se retrouver seul-        Grand sens de la famille, de l’amitié-        Adepte systématique du travail en équipe-        Forte activité associative
Valeur activée Valeur activée Valeur activée
-        Autonomie-        Sécurité-        Tradition  -        Autonomie-        Pouvoir-        Bienveillance -        Conformité  -        Stimulation -        Hédonisme-        Réussite-        Universalisme -        Bienveillance 

 
Bien entendu, ce double tableau peut être réalisé pour chacune des cinq peurs primaires. Et chacune d’elle peut engendrer des valeurs communes, mais fondées sur des peurs différentes. C’est ce qui explique que l’on peut fort bien adhérer à des valeurs rigoureusement identiques mais en avoir un ressenti différent , voire une vision radicalement opposée en fonction de la source de cette valeur qu’est la peur primaire originelle propre à chacun d’entre nous.
TN MédiationPourquoi vouloir connaître sa peur primaire ?
La peur, en tant qu’émotion de base, se diffuse comme un signal d’alarme mal réglé, comme ces capteurs de mouvement qui se déclenchent au moindre souffle d’air et mettent la panique dans la maisonnée endormie. Toute situation d’agression, dérangeante, voire simplement inconfortable va réveiller la peur (au sens général), sans aucune possibilité de distinction de réaction plus appropriée.
Connaître les cinq peurs primaires, et en particulier sa peur dominante, voire sa peur secondaire, permet de la circonscrire à son domaine stricte. Ainsi, dans une situation très dangereuse où la peur de l’abandon (par exemple) n’est pas à l’œuvre, le sujet qui y est plus sensible qu’aux autres peurs et qui l’aura déjà circonscrite aura plus de facilité à gérer la situation que s’il doit affronter une peur floue et diffuse. 
Comment connaître sa peur primaire ?
Arrivé à ce stade de l’article, le lecteur attentif a déjà une idée assez nette de sa peur primaire principale. Pour vous en assurer, je vous propose un exercice très simple. Dans le tableau ci-dessous, essayez de faire coïncider les valeurs auxquelles vous vous référez le plus avec les cinq peurs primaires. 

TN Médiation
Parmi les dix valeurs selon Schwartz, choisissez les cinq valeurs les plus importantes pour vous. Attribuez trois étoiles à la valeur la plus prégnante de votre point de vue, deux étoiles à la suivante, et une seule à chacune des trois dernières. Et répartissez ces huit étoiles dans les colonnes des peurs. Vous pouvez attribuer les trois étoiles de la valeur la plus importante à une seule peur, où les répartir, à votre guise. Idem pour la valeur qui vient en deuxième position. Pour les trois autres, un seul choix possible, bien entendu. La répartition par colonne/peur vous indiquera la tendance vers laquelle vous pensez pencher. Ce n’est qu’un ressenti, une première approche, mais elle doit conforter ce que vous saviez déjà. 
A vous de jouer.
 
 
 

 

 



[1]« La mesure invisible », disait Solon…
[2]Sylvie Mischo Fleury – Thèse doctorale soutenue le 20 juin 2018 à l’Université du Luxembourg : L’entretien préliminaire individuel. Une chance négligée pour la résolution constructive du conflit par la médiation.
[3]Ibid. Cf. supra
[4]Les 5 (et uniques) peurs que nous partageons tous.