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L'oiseau rare

Par Thierry Noëllec, le 15/12/2015
Catégorie : Pratique de la Médiation
Thierry Noëllec MédiationIl est des conflits où les protagonistes exigent que le médiateur connaisse parfaitement leur métier et toutes ses implications. Une sorte d’expert en tout, le couteau suisse de la médiation, un oiseau rare. Analyse ornithologique.

Dans un précédent billet (l'enfer de l'impasse), j’ai déjà eu l’occasion de vous présenter Robert Angyal, médiateur australien qui exerce à Sydney. Il vient de publier un nouvel article sur les qualités exigées pour un médiateur où il aborde cette fois-ci une question délicate :

Le médiateur doit-il être un expert dans le domaine du conflit qu’il traite ?

 

" We're looking for a mediator who knows a lot about

rare postage stamps and is an expert in Swiss law."

 

A l’appui de sa démonstration, Robert Angyal évoque cette demande très spécifique qu’il reçut un jour : « Nous cherchons un médiateur qui soit expert en timbres rares et tout aussi expert en droit helvétique. »

Rappelons-nous que la scène se passe en Australie, ce qui pimente encore un peu plus la demande.

Interrogé, le correspondant précise les circonstances du différend. Il  oppose un commissaire-priseur Suisse qui a réalisé la vente d’une importante collection de timbres rares. Mais certains d’entre eux se révèlent faux. Donc, l’acheteur refuse de payer les honoraires du commissaire-priseur.

Certes, Robert Angyal ne connaît rien, ni en droit helvétique, ni en timbres rares. Mais de son point de vue de médiateur, il s’agit tout simplement d’une réclamation en droit commercial, il décide donc de prendre l’affaire.

Clarifier la demande 

Dans ce cas précis, la requête du médié demandeur correspond à deux attentes qu’il faut évacuer d’entrée de jeu :

- Il pense que le médiateur pourra, ou devra, prendre position sur la réalité des faits : les timbres sont-ils faux ou pas ?

- Et au cas où ils seraient faux, quel serait l’impact de cette situation sur l’acheteur (australien) et son obligation (ou pas) de régler le commissaire-priseur selon le droit helvétique.

En fait, les médiés demandent au médiateur de jouer le rôle d’un juge qui évaluerait les positions de chacun et accommoderait selon la loi.

Tenir son vrai rôle

Toujours selon Robert Angyal, les médiés attendent trois qualités essentielles de la part du médiateur :

  • Intelligence
  • Impartialité
  • Intégrité

Et manquer d’une seule de ses qualités le disqualifie, à son avis, immédiatement. Or, s’engager sur le terrain des experts (les timbres ou le droit helvétique) lui aurait fait perdre, suggère-t-il, toute crédibilité.

Faire émerger la solution

Pour se sortir de cette impasse, Robert Angyal apporte une réponse en cinq points :

  • Faire émerger la vraie source du différend. En fait, l’acheteur se trouvait soudain à court de liquidité et ne pouvait pas régler les honoraires du commissaire-priseur.
  • Ceci étant posé, mettre en évidence que les timbres avaient encore pris de la valeur depuis la vente. Ce qui ouvrait plusieurs possibilités menant à une résolution du différend.
  • C’est sur cette base qu’il explora les différents scénarios possibles avec chacun des médiés, séparément, puis en les recevant ensemble.
  • Ils tombèrent in fine d’accord pour procéder à une nouvelle vente aux enchères, dégageant ainsi les bénéfices nécessaires au règlement des honoraires.
  • Pour clore le différend, Robert Angyal aida les avocats des deux parties à rédiger les documents de l’accord et chacun rentra chez soi, …heureux… précise-t-il

Et à aucun moment de la négociation, les faux timbres ou le droit helvétique ne sont réapparus sur le devant de la scène, tout simplement car ce n’était pas le cœur du différend. Encore fallait-il le détecter. Ce qui donne à Robert Angyal l’occasion de citer Malcolm Muggeridge  dans le texte :

"No dispute is about what it's about."[i]

En conclusion, Robert Angyal en rajoute encore une couche au sujet de la qualification de l’expert.

Thierry Noëllec MédiationPour lui, si, comme le demandaient les parties au début de l’action, il avait été un spécialiste du droit helvétique et des timbres rares, il aurait forcément été impliqué, d’une manière ou d’une autre, dans la résolution du différend. Il aurait, tout naturellement, perdu la distance nécessaire qui, seule, permet d’avoir comme objectif la résolution gagnant-gagnant.

Tout conflit a besoin d’un expert pour se résoudre, mais d’un expert en médiation, rien d’autre.

 


 

L’article original : So you want an effective mediator ?

Un article précédant d’après Robert Angyal : L'enfer de l'impasse

Un page pour comprendre la photo qui illustre cet article : le Quetzal resplendissant.

 


 Thierry Noëllec MédiationBonus qui a tout à voir avec ce qui précède :

Le décret 2015-1382 du 30octobre 2015 relatif à la médiation des litiges de la consommation.


[i] Aucun conflit ne parle de ce dont il parle (Freud aurait approuvé…)