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"Je suis sincère avec moi-même"... et autres lieux communs...

Par Thierry Noëllec, le 03/11/2015
Catégorie : Bibliothèque
Thierry Noëllec MédiationOu comment une déclaration, a priori généreuse et sympathique, peut se révéler une véritable imposture intellectuelle et sociale. Bousculade salutaire, analyse et digression.

C’est par hasard (ah bon ?) que j’ai acheté un jour un recueil de quelques textes de Jacques Ellul, philosophe, résistant, sociologue, agriculteur, protestant engagé, historien du droit, théologien, journaliste et contempteur du prêt-à-penser de son époque, le vingtième siècle, auquel nous n’avons rien à envier en la matière.  L’un de ses textes, « Il importe avant tout d’être sincère avec soi-même », se révèle être un pamphlet savoureux contre une certaine forme d’autosatisfaction qui fait de la sincérité envers soi-même le socle inébranlable de la certitude d’être du côté du bien. Parions que Philippe Muray, s’il l’a lu, a certainement gloussé de toutes ses canines.

 

Thierry Noëllec MédiationLe dessein est admirable. Fuir l’hypocrisie (…) se rencontrer soi-même (…)

 

 

La sincérité est-elle une vertu ?

Dans ce texte d’à peine cinq pages, l’auteur fustige cette idée fort répandue que la sincérité est bonne en soi, comme une attitude hors-sol, tout entière centrée sur la réalité de soi, à un instant donné, sans passé ni avenir, sans extérieur, sans paysage social. Pour Ellul, cette forme de sincérité envers soi-même, « n’est rien plus qu’amour de soi. » Elle obéit à l’instinct, au mieux comme un « mufle », au pire comme un « assassin spirituel. »

Cette forme de sincérité, qui se prétend élevée au nom de la lutte contre l’ignominieuse et abjecte hypocrisie, assène à autrui sa vérité sans chercher à savoir si les blessures provoquées feront pire ou non, sans se poser la question (les questions !) de l’évolution des sentiments, de la différence des cultures, ou de la contrainte de l’éducation. Entre autres.

la sincérité comme repli du monde

Ellul met ainsi en exergue le fait que, si rien n’existe en dehors de moi-même (ce qui m’autorise à tant de sincérité hic et nunc) alors rien d’autre que ce moment n’est important. Or, si rien d’autre n’est important que ce moment et le sentiment que j’éprouve à ce moment, je sais déjà que mon opinion changera, au gré du vent, au profit d’un autre moment et d’une autre opinion, un autre jour, plus tard, ailleurs.

Alors, plus rien n’est important, jamais.

Cette forme de sincérité outrancière revient à nier tout autre temps et tout autre lieu, toute autre opinion que ce que je suis, où je suis, au moment où je l’éructe. Comme une forme abâtardie et pernicieuse du joyeux Carpe Diem de Horace.

C’est alors qu’Ellul assène le coup de grâce, et qu’il démontre que la sincérité n’est en fait que la forme socialement claironnée de la bonne conscience.

Où l'on retrouve Roland Barthes

Je ne sais pas si Ellul lisait Roland Barthes, ni ce qu’il en pensait si tel était le cas. Et je me garderai bien de faire parler les morts, mon inculture classique m’en interdit l’exercice. Je ne peux m’empêcher cependant d’entendre comme un écho complice entre la position d’Ellul sur la bonne conscience et les écrits de Barthes sur le bon sens. Ce bon sens que Barthes exécrait, ce bon sens qui se tient toujours du côté du manche et qu’il opposait au courage et à la lucidité. 

Le bien, c'est bien, voilà, voilà...

Tant d’auteurs, philosophes ou non, ont réfléchi sur le bien et le mal (et même par-delà), qu’il faudrait plus d’un billet de blog pour en faire le tour. (Et en plus je suis très paresseux…) Certes, il ne faut pas bien longtemps à l’honnête homme pour admettre, sinon comprendre, que le bien et le mal ne sont que des notions variables, au gré du mauvais temps, des humeurs du monde, des caprices de nos grands hommes, de l’évolution des mœurs et de la géolocalisation du code pénal.

Or, si le bien et le mal sont si peu universels (en dehors des dogmes des fondamentalistes de tout poil), alors la sincérité envers soi-même est tout aussi volatile et changeante.

Et personne ne mérite de construire ni une vie, ni une relation sur cet axiome qui n’a de solide que l’apparente sagesse qu’il prétend révéler.

Thierry Noëllec MédiationFaut-il pour autant magnifier l’hypocrisie ? Vous avez quatre heures.

 
 
 
 

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Thierry Noëllec MédiationBonus qui n’a rien à voir avec ce qui précède (encore que…)
Un test en ligne sur ce que disent vos conflits de couple, paru sur le site de l’excellent Psychologies.com, (avec Salma Hayek en couverture du magazine papier, pour info...)