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Je veux juste...

Par Thierry Noëllec, le 06/10/2015
Catégorie : Pratique de la Médiation

Thierry Noëllec MédiationEntre penser juste et penser un peu juste, la syntaxe est subtile mais la différence est énorme. Commentaire.


Clare A. Piro est une avocate et médiatrice basée dans l’état de New-York, à Harrison. Elle a récemment publié un article intitulé "Fair is in the eye of the beholder" qui a attiré mon attention.

Elle y traite, notamment, de cette notion de fair (juste), et de la perception que les protagonistes peuvent en avoir au cours d’une médiation. Clare A. Piro commence donc par se poser la question de ce qui est juste. Pour tenter d’y répondre, elle pose ces questions.

Est-ce juste selon la loi ?

Souvent, ses clients souhaitent parvenir à un accord juste selon la loi. Or, précise-t-elle, la loi n’est pas nécessairement juste et tout accord, entraine des conséquences inattendues, même pour le vainqueur.

Est-ce approprié dans ces circonstances ?

Mais les clients veulent aussi parfois savoir si l’accord vers lequel ils tendent est adapté aux circonstances. Clare A. Piro trouve cette approche plus facile, car, écrit-elle, le niveau de « ce qui est approprié » peut commencer assez bas. Ce qui laisse une latitude de discussion.

Sur un pied d’égalité

Clare A. Piro défend l’idée que les protagonistes d’un conflit doivent pouvoir se sentir sur un pied d’égalité aux termes de l’accord. (C’est, bien entendu, plus une posture de négociateur que de médiateur, mais nous sommes aux USA où la pratique est différente de la nôtre…) Elle cite notamment le cas de la garde des enfants qui rend le sentiment (et le calcul !) d’être sur un pied d’égalité difficile lorsque l’un des époux les a plus que l’autre.

Notre proposition est-elle juste ?

C’est une question récurrente dans l’expérience de Clare A. Piro. Ses clients veulent savoir si l’accord qu’ils envisagent est juste.

Mais elle refuse toujours de répondre à cette demande…

Pour elle, tant que les protagonistes n’ont pas conclu un accord déraisonnable, sa propre notion de ce qui est juste n’a pas à interférer avec la vision qu’en ont ses clients.  Ce qui est juste à ses propres yeux pouvant être différent de ce qui l’est aux leurs. Elle met donc l’accent sur une vision plus globale de l’accord, qui puisse bénéficier à chacun des protagonistes, y compris les enfants dans un cas de divorce, par exemple.

 

Commentaire

Nulle part et à aucune époque, la loi n’a jamais dit ce qui est juste. La loi dit le droit, lequel est le reflet d’une société à un moment donné de son histoire. Cette histoire change, parfois lentement, parfois violemment, puis le droit transcrit, s’adapte. Les circonstances où le droit précède les mouvements sociétaux sont rares, voire inexistants. Les exemples de la loi sur la peine de mort en France ou celle du  mariage pour tous ne sont pas forcément pertinents car seuls les extrêmes parlent, et toujours à haute voix. Une loi, fut-elle révolutionnaire, ne saurait à elle seule bouleverser la société si celle-ci n’y est pas disposée. L’axiome de Borges, selon lequel la réaction précède l’action, trouverait ici de nombreux développements intéressants. 

Conséquemment, notre notion de ce qui est juste est rarement en accord avec la loi des hommes et du pays, avec le droit. Soit nous sommes en avance, soit à la traine, mais rarement synchrones.

Et c’est pourquoi, la médiation prend bien peu en compte cette approche de ce qui est juste ou de ce qui ne l’est pas. Et ce au profit d’un accord par le haut qui sera alors ressenti par les protagonistes comme valorisant pour chacun.


 

Thierry Noëllec MédiationBonus qui n’a rien à voir avec ce qui précède.

Un long article (de juillet 2015) très argumenté, de Jean-Edouard Robiou du Pont, paru sur le site de Dalloz, intitulé Médiation et prévention selon la Cour de Cassation.


 

Thierry NoëllecDeuxième bonus : cet article est le centième de ce blog. Merci à vous, fidèles lectrices et lecteurs et, notamment, à celles et ceux qui retwittent, refacebookent, reviadéotent et relinkedinent…