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Eloge du radar automatique

Par Thierry Noëllec, le 20/06/2016
Catégorie : Humeur

Thierry NOELLEC MédiationOui, je sais, c’est un peu violent comme sujet pour la rentrée. Et le lien avec la médiation des conflits ? Aucun. Quoi que… 


Savez-vous que 100% des automobilistes qui se sont fait sanctionner éprouvent une certaine forme de ressentiment envers cet objet. C’est curieux, quand même, non ? Et pourtant, je prends le pari de vous amener à reconsidérer ce radar avant la fin de cet article.

Démonstration.

Une hypothèse farfelue

Imaginez que, dans un pays comme le nôtre, soudain, du jour au lendemain, chaque citoyen, chaque habitant, et même chaque visiteur, se mette tout à coup à respecter toutes les lois, tous les décrets, tous les règlements, justifiés ou non, voire le moindre alinéa du contrat le plus abscons, le plus obscur. Comme ça, tchak ! D’un coup, d’un seul, à minuit pile, plus aucune contravention, plus aucun délit, aucun crime. Plus de conflits, plus de différends, plus d'anicroches, plus rien !

Panique à Rennes

Que se passerait-il ? Dès le matin même, panique à Rennes. Le centre de contrôle des radars automatiques n’a rien enregistré pendant la nuit et il ne se passe rien de toute la journée. On envoie des vérificateurs patentés sur toute les routes de l’hexagone, mais non, tout va bien, ça fonctionne. Bizarre. En ville, les contractuels ont beau scruter les tickets d’horodateurs, les disques bleus, les places pour handicapés, que dalle !

Tout est parfaitement en ordre. Bizarre, bis. Et ça continue le lendemain, le surlendemain…

Côté police et gendarmerie, ce n'est pas mieux. Plus de barrettes de cannabis « pour ma consommation personnelle, j’vous jure, m’sieur » ; plus aucun contrôle positif à l’alcool, même en Bretagne ! Plus aucune plainte pour fric-frac, pour incivilité, même pas un voisin indélicat qui tond sa pelouse le dimanche.

C’est le calme plat absolu, la mer morte de la délinquance, petite ou grande.

Des tribunaux vides

Très vite, les tribunaux de simple police sont vides. Plus personne n’y est convoqué. Le personnel joue aux cartes. Quelques mois plus tard, c’est au tour des autres tribunaux de résonner creux. Les prisons se vident peu à peu. Les détenus pour longue peine s’ennuient ferme, eux qui avaient pris l’habitude de la promiscuité créatrice de liens… En ligne de mire, la totalité du système judiciaire, et au-delà, sera bientôt au repos. Juges, magistrats, greffiers, surveillants de prisons, huissiers, avocats, avoués, contrôleurs des impôts, de l’URSSAF, du Pôle emploi, de la DDASS, de la CAF, de l’hygiène, flics, gendarmes, détectives privés, chiennes de garde, tous au chômage !

Ça va mal ! Très mal

On court à l’implosion du système tout entier. Rien de moins. Mais pourquoi ?

L’un des fondements de toute vie en société est le triptyque gendarme-voleur-honnête homme. Chacun des trois interagissant avec les deux autres dans une dialectique qui équilibre l’ensemble. Le gendarme pourchasse le voleur et protège l’honnête homme ; le voleur justifie la fonction du gendarme et conforte l’honnête homme dans sa qualité sociale ; l’honnête homme exige le travail du gendarme et garantit le voleur de sa position hors-la-loi. Mais, si on enlève un seul élément à ce triptyque, il n’y a plus rien qui tienne debout ! Comment se proclamer voleur si tout le monde l’est ? Comment se prévaloir de son honnêteté si c’est la seule norme universelle ? A quoi sert le gendarme si tout le monde est honnête ?

Comme je l’ai dit en préambule, mon hypothèse est donc totalement farfelue, nous ne fonctionnons pas comme ça. Ni le système, ni notre culture, ni même notre cerveau ne le permettent.

Voleur, gendarme et honnête homme, les trois à la fois

Plus encore. Au-delà de la métaphore, dans le monde réel, en fait, nous sommes tous un peu les trois. Un peu honnête quand je dois payer mes impôts (parce que ça coûte plus cher de ne pas le faire) ; un peu gendarme quand on essaye de me brûler la politesse à la caisse du supermarché (faut pas pousser, quand même) ; un peu voleur quand je roule à 135 sur l’autoroute, parce que de toute façon les radars ont une tolérance de 10% ; alors autant en profiter, n’est-ce pas ?

Du droit et de la liberté

Or donc, quel est, dans ce cadre, le message que nous adresse ce radar automatique ?

En fait, le radar automatique nous parle de la différence essentielle que l’on doit faire entre le droit et la liberté. Tout simplement. Et ce n’est pas rien, vous allez voir.

Vous aurez remarqué que le langage courant use et abuse de l’un ou l’autre, indifféremment. « J’ai le droit de faire ceci, c’est ma liberté ! » ; a contrario : « On n’a plus le droit de rien faire (ou de dire) ici, on n’est pas libre ! » Vous pouvez certainement, de vous-même, multiplier les exemples où ces mots sont interchangeables.

Et bien je postule pour ma part que notre liberté est absolument infinie. Elle nous permet de faire ce que nous voulons, quand nous voulons, où nous voulons. Il n’y a aucune limite à cette liberté infinie.

L’intérêt avec l’infini, c’est qu’on n’en manque jamais

Thierry NOELLEC MédiationLa preuve : si je le souhaite, je peux, là, tout de suite, quitter mon bureau, courir jusqu’à la gare, prendre le train pour Paris, monter tout en haut de la tour Montparnasse et sauter dans le vide pour m’envoler. Et d’ailleurs, j’y vais de ce pas. Pardon ? Je termine mon article d’abord ? Bon, d’accord. Donc, imaginons que je le fasse. J’arrive tout en haut de la tour, je tends les bras et je m’élance dans les airs… et je m’écrase cinquante-neuf étages plus bas. Bien entendu.

Que s’est-il passé ? A quel moment ma liberté m’a t’elle empêché de mettre en œuvre ce projet stupide ? Jamais ! Jamais.

Au nom de la loi

Tout bien considéré, le seul obstacle qui se dressait face à ma capacité à exercer ma liberté, c’était la loi.

Le règlement intérieur de la Tour, tout d’abord. Il y a sûrement un règlement qui interdit de sauter, ou alors ça manque. Et peut-être même un arrêté de la ville de Paris, allez savoir. Mais aussi, plus simplement, la loi de la gravitation universelle, chère à Newton, et qui aurait exiger un peu plus d’énergie que je ne peux en développer pour m’extraire de l’attraction du parvis de la Tour. Ajoutons, en ce qui me concerne, quelque obscure loi de l’aérodynamique qui n’accepte pas mes formes arrondies.

J’ai donc essayé de violer la loi pour exercer ma liberté et ça n’a pas marché.

Quand violer la loi est utile

Alors vous allez me dire, oui, mais c’était complètement idiot comme projet. Normal, quand on viole les lois universelles, ça ne fonctionne pas. Et vous aurez raison.

Et pourtant…

Et pourtant, il y a des cas où, violer la loi est la seule manière de la faire progresser. Enfin, d’essayer en tout cas.

Un exemple ? Il y en a beaucoup. Je vous en ai choisi un qui me fascine tout particulièrement.

Aujourd’hui, en Iran, des femmes de plus en nombreuses se font prendre en photo en public sans leur voile. Vous pensez que c’est banal ? Savez-vous ce qu’elles risquent ? Au mieux, des poursuites judiciaires. Sachant que, lors d’une manifestation de la police des mœurs, certains d’entre eux réclamaient la peine de mort contre les femmes rebelles… Dire qu’il y a encore des types aujourd’hui qui pensent que tuer leur ennemi va résoudre leur problème de quéquette, c’est consternant. Mais bon.

Pourquoi ces femmes violent-elles la loi ?

Thierry NOELLEC MédiationElles le font pour essayer de la changer. Même au risque de représailles douloureuses, voire dramatiques pour elles. Elles le font, parce que, en conscience, elles trouvent cette loi inique. Or, elles ne gagneront peut-être pas pour elles-mêmes, mais elles se disent que, peut-être, leurs filles, un jour, auront le choix, voile ou pas voile. Et que ce sera déjà une sacrée avancée.

Mais, bien entendu, ce n’est qu’un exemple. Des personnes qui se battent contre des lois iniques, des personnes de par le monde qui utilisent leur liberté pour faire progresser une certaine idée universelle du bien, il y en a des milliers. Et beaucoup meurent au cours de leur combat, car le prix du bien est toujours lourd.

Mais alors, le radar, il fait quoi ici ?

Et là, j’entends quelques lecteurs qui murmurent : « Eh ben, bonjour l’ambiance de la rentrée ! »

Allez, ce n’est pas grave. On rigolera une autre fois. Quand vous recevrez votre prochain PV de radar automatique, par exemple.

Oui, parce qu’il faut bien revenir au sujet quand même. Entre la tour Montparnasse et le voile des iraniennes, il fait quoi mon radar, hein ?

Et bien, il me semble que, vu sa notoriété, ce radar est devenu aujourd’hui le curseur incontournable qui nous indique clairement la manière dont nous utilisons notre liberté.

Quand la liberté est moins importante que ce que nous en faisons

Nous avons donc vu qu’elle est infinie. Et que c’est bien la loi et rien d’autre qui en limite la portée. Ce qui implique que c’est mon rapport à la loi qui fait que je vais utiliser ma liberté d’une manière ou d’une autre. Et à ce moment là, c’est l’exercice de ma liberté qui prend de la valeur et non pas ma liberté elle-même. Car je fais bien ce que je veux avec cette liberté !

J’ai le choix. Soit je continue à faire la nique au radar et la loi me sanctionne de quelques euros. Et en plus je me permets de pester contre la machine et les machinistes qui sont à la manœuvre. Exercice facile, qui coûte peu, et qui fait toujours son petit effet rebelle-lucide dans les diners en ville.

Soit, je mets ma liberté au service d’une cause plus grande que moi, plus universelle en somme. Ce ne sont pas les combats qui manquent.

Vous avez un message

Oui, il est bien là le message du radar automatique. Fais bien ce que tu veux, mon ami ! Viole les lois qui te dérangent et fais la nique à l’autorité, tu as bien raison. Mais souviens-toi aussi que les petits combats n’attirent que les petits combattants.

Au moins, les moulins de Don Quichotte étaient-ils des géants !


 

Deux liens pour en apprendre plus au sujet des iraniennes et de leur voile :

Le Monde : Ces iraniennes qui retirent leur voile

My stealthy freedom

Thierry NOELLEC Médiation

 


 

Thierry NOELLEC MédiationBonus qui n'a rien à voir avec ce qui précède :

Un article paru sur le site Miroir Social, qui traite de la relation des entreprises à la Médiation.