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Le flan et le mille-feuilles

Par Thierry Noëllec, le 05/09/2016
Catégorie : Humeur
Thierry Noëllec MédiationDe toutes les images possibles sur la médiation des conflits, la métaphore pâtissière n’est pas la moins calorique, certes. Mais sa pertinence se déguste avec gourmandise. Entrez donc !

C’est un classique. Lorsque les médiés commencent à s’exprimer sur le conflit dans lequel ils baignent, tout est brouillé, mixé, et présenté au médiateur comme un tout indissociable et homogène, quoi que pour tout dire, souvent indigeste. L’incident survenu deux ans plus tôt est tout aussi important que le gros clash qui a explosé deux semaines auparavant ; le regard « fuyant » de mademoiselle unetelle, recèle autant d’informations pertinentes que la prise de bec entre les deux chefs de service ; la non-promotion de monsieur X est du même niveau que le départ (forcé ?) de sa responsable hiérarchique l’année passée. Tout est pareil et pareil est le tout, (et réciproquement aurait ajouté Pierre Dac.)

Car, selon le mot d’Henri Wermann,

Thierry Noëllec Médiation...la souffrance ne sépare pas, elle incorpore.

La souffrance, à l’instar de la crème pâtissière qui compose à 99% une généreuse part de flan, englobe, absorbe, confond tout ce qui passe à sa portée dans une forme de pensée gloubi-boulguesque. Que l’on y ajoute quelques copeaux de noix de coco ou une grosse poignée de cerises en boite, n’y change rien ou pas grand chose en tout cas, à peine le goût. 

A contrario, le mille-feuilles fait de la différenciation son essence même. Une couche de feuilletage plus ou moins craquant, une couche de crème, un autre couche de feuilletage et ainsi de suite, jusqu’à mille…peut-être… Et tout ça grâce au pliagePlier, replier, plier encore, c’est, à chaque fois, considérer la même matière sous un angle légèrement décalé, toujours le même, toujours différent. Plier, c’est aussi bénéficier des apports de la mémoire sans pour autant que celle-ci se confonde avec le présent, donnant ainsi  aux propos d'Héraclite[i] une dimension pâtissière qu’il aurait peut-être appréciée. Plier, c’est encore faire l’effort de la progression, apprendre par le travail pour qui ne se suffit pas du cours aléatoire de toute chose et entend y imprimer sa propre marque.

Il appartient alors au médiateur des conflits, en situation, d’éclairer les médiés sur le chemin qui serpente à travers l’apparente uniformité des faits, des pensées, des actions, des réactions, des contre-réactions et autres allers-et-retours stériles dans le même champ. Car, de même qu’il est impossible de penser tout en agissant (et réciproquement – bis), il n’est pas non plus possible de réfléchir lorsque tout se confond. Les anglais le savent bien, la purée de poix n’aide pas à jouir du paysage.

C’est précisément ce que Henri Wermann appelle passer du flan au mille-feuilles. A chacun ensuite de préférer l’une ou l’autre pâtisserie, fut-ce dans un éclair de lucidité.


 

Thierry Noëllec MédiationBonus qui n'a rien à voir avec ce qui précède :
Médiation judiciaire en droit du travail. Un article de Me  Charlotte Hammelrath, paru sur le site Elegia.fr


[i] « Jamais un homme ne se baigne deux fois dans le même fleuve », maxime utilisée pour exprimer le mobilisme permanent de toute chose.