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La parole est un fluide corporel 2/2

Par Thierry Noëllec, le 25/10/2017
Catégorie : Général
Réflexions sur le sempiternel « manque de communication »

Thierry NoëllecA l’instar du sang dans un corps, la parole est un fluide corporel qui irrigue, nourrit et fait vivre le corps social où elle s’exprime. Bloquer sa circulation mène inéluctablement à la nécrose, à la mort. Pas moins.

Pour commencer par la première partie, c'est ici.

 

De l’utilité de la parole

Mais après tout, pourquoi faire tout ce chemin du muthos au logos, à quoi ça sert de parler, d’ailleurs ? Au-delà de l’échange vital d’information, du discours, de l’exposé ou de l’entretien, il existe une parole qui s’exprime en causeries, en échanges à l’apparence futile et qui se révèle essentielle dans le lien avec autrui. Jean-Louis Dessalles, s’est intéressé à ce sujet :

Pourquoi parlons-nous ?

Drôle de question, me direz-vous. Parler est si naturel que se poser la question de son utilité semble pour le moins incongru. C’est pourtant le champ de travail de ce chercheur, auteur entre autres du  Fil de la Vie, et qui s’attache à découvrir la véritable utilité de la parole.

 

Brièvement résumée (mais vous avez ci-dessus les liens pour en découvrir toutes les subtilités), sa théorie prend source dans le constat que parler, échanger des informations, des données, du savoir, est apparemment contre-productif. Une erreur de l’évolution en somme car l’instinct de survie devrait commander d’en dire le moins possible afin de garder des atouts par devers soi. 

Et pourtant nous n’arrêtons pas de parler, à tort et à travers, sans raison précise, de la pluie et du beau temps, du match de foot de la veille et de celui de la semaine prochaine, de la promotion inattendue de ce cr**in de D**, de la démission inopinée de mademoiselle E*, ou de la nouvelle barbe du big boss. La machine à café, la cantine, les couloirs, les ascenseurs, le bar du coin, l’apéro, sont autant d’occasions de parler de manière apparemment totalement futile.

Or, c’est une constante de la nature humaine (et au-delà), toute action est enclenchée en vue d’un bénéfice. D’où la question :

 


Thierry Noëllec

La parole comme évitement de la violence 

Pour Jean-Louis Dessalles, l’origine de la parole est à mettre en lien avec l’apparition des armes (pierres, piques, et autres ustensiles devenus des armes par destination.) La possibilité d’être trucidé par un proche aurait favorisé, selon lui, le rapprochement au sein d’un clan afin de s’assurer des bonnes intentions de ses membres. [En ce sens, la médiation revient aux sources de l’humanité : se parler c’est se connaître, se reconnaître et surmonter sa peur de l’autre.]

 

Parler pour ne rien dire devient alors un moyen simple de se faire admettre comme inoffensif et de tester l’autre en miroir.

 

Car, si manquer d’originalité protège des prédateurs, et que, par ailleurs, la loi du nombre est beaucoup plus sensible aux affects qu’à l’intellect, la parole futile prend donc une importance vitale dans le rapprochement et l’attachement à l’autre, celui qui ne me veut pas de mal.

Jean-Louis Dessalles sur Arte - Vidéo

 

Dans un autre champ expérimental, John Bowlby a également mis en évidence le lien entre attachement et sécurité. Boris Cyrulnik en fait état dans son dernier ouvrage :

« L’attachement, conçu et élaboré par John Bowlby, est un système observable et manipulable expérimentalement. Le bébé préverbal s’oriente vers la personne qui le sécurise (mère, père, nounou) pour rechercher et maintenir une proximité protectrice. »[i]

 

La parole est donc l’instrument dont l’évolution nous a dotés pour nous protéger des prédateurs et consolider notre sentiment de sécurité. Et tout spécialement la parole futile, celle qui, apparemment, ne sert à rien… Cette parole qui véhicule plus d’affection que d’information.

 

Thierry NoëllecEt la parole dans l’entreprise, alors ?

 

C’est un constat, lorsque, dans l’entreprise, l’expression est réduite à l’utile, à la communication d’informations, aux notes de service, aux réunions toutes plus nécessaires les unes que les autres (Cf. supra), alors la parole ne circule pas. L’information circule, certes, plus ou moins bien, mais pas la parole.

On l’a vu avec la thèse de Jean-Louis Dessalles, la parole nait de l’évitement de la violence, de ce besoin vital de se rapprocher, d’entrer en cohésion avec autrui, non pas pour s’unir comme besoin premier mais pour se rassurer sur sa propre survie.

Et donc, dans l’entreprise, ce creuset de  la vie, cet entonnoir du désir, comme j’ai pu la définir dans un précédent billet, la fonction survie de la parole est activée en proportion de la dangerosité du milieu.  Plus le milieu où je travaille sera anxiogène, plus le besoin de cette parole en tant que fonction de survie sera indispensable à mon équilibre psychique.

Or cette dangerosité est également une affaire de perception de l’individu, pas uniquement de la nature même du milieu. L’atmosphère feutrée, délicate et silencieuse d’un bureau peut être parfois vécue comme beaucoup plus dangereuse que certaines usines où règne une ambiance de confiance rugueuse. Ailleurs, un chantier peut aussi provoquer du burn-out.  Il n’y a pas de règle intangible en la matière.

 

Thierry NoëllecLa liberté de parole est souvent perçue comme un danger !

 

C’est le propre de tout groupe aux ordres, de toute personne sous influence, de tout pays où le dirigeant suprême a raison par nature, la parole au sens défini dans cet article ne circule pas, c’est le règne du Muthos (Cf. 1/2).

 

Plutôt qu’un long discours qui pourrait paraître culpabilisant, je vous propose de travailler sur une métaphore ad hoc.

 

Thierry NoëllecLa métaphore Jackson Pollock

 

Une confidence pour commencer, j’adore Jackson Pollock et j’ai encore en moi le souvenir de ma première rencontre avec ses toiles, c’était à Beaubourg dans les années 80, un énorme coup de poing aux tripes ! Et dans son œuvre, je suis particulièrement sensible aux toiles qui relèvent de l'Action Painting, celles où il balance littéralement la peinture sur la toile, posée à même le sol.

 

La peinture jetée à même la toile et qui s’éparpille dans tous les sens, c’est ça la libération de la parole.

 

Du mouvement, de l’énergie, de l’action, une construction hasardeuse qui met du temps à faire sens, de l’émotion et peu de place à la réflexion, voire pas du tout. Et c’est bien ça qui fait peur quand une organisation tout entière est basée sur le contrôle, et uniquement sur le contrôle. Car Pollock ne contrôle pas sa peinture, il la vit. De même, la parole libérée ne se contrôle pas, elle s’anime de sa propre existence, fruitive, futile et inutile, et donc essentielle.

Pour autant, une toile, même de Pollock, qui git à même le sol, ne profite à personne. Même pas à l’artiste.

Pour générer toute sa puissance, la toile doit avoir un cadre. Et comme les toiles de Pollock sont grandes, il faut un cadre d’une grande solidité. 

Ce cadre, c’est celui que l’entreprise met en place et qui régit les bonnes pratiques entre tous les intervenants, du haut en bas de l’échelle. (Au passage, une échelle sans ses deux montants – le cadre – ça ne fonctionne pas non plus)

Plus le cadre est solide et pérenne et meilleure sera l’expression de la toile.

La parole libérée peut donc produire du n’importe quoi dans n’importe quel sens, mais toujours à l’intérieur d’un cadre tout aussi bienveillant que cohérent.

C’est à cette condition que la parole donne du sens au cadre. Et jamais l’inverse.

 

Thierry NoëllecLa causette est le meilleur vecteur de communication

 

Imaginer que l’information, (pire, la communication !) s’impose en tant que vecteur essentiel de la cohésion du groupe est une grave erreur.

Communiquer dans un groupe où la parole est contrainte relève de la greffe permanente avec tous les phénomènes de rejet que cela peut susciter. L’information est alors, au mieux, enregistrée en tant que donnée technique, mais elle peut aussi être rejetée, voire complètement ignorée en toute bonne foi par la seule force du déni.

A l’inverse, en donnant la priorité à l’expression de la parole, quelle que soit sa pertinence, l’information circule quoi qu’il advienne, naturellement, comme le sang dans les veines charrie tout ce que le corps absorbe, nécessaire ou pas.

C’est en cela que la parole est un fluide organique, un fluide qui irrigue le lien que nous tissons avec autrui et, par-delà, le corps social qui s’enrichit du sens que crée la parole futile.

 

 



[i] B. Cyrulnik – Psychothérapie de Dieu – P.  53 – A propos de J. Bowlby – Attachement et perte, Vol. 1, 2 et 3. PUF, Le Fil rouge. 1978, 1978, 1984.