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La Parole est un fluide corporel 1/2

Par Thierry Noëllec, le 17/10/2017
Catégorie : Général
Réflexions sur le sempiternel « manque de communication »


Thierry NOELLECA l’instar du sang dans un corps, la parole est un fluide corporel qui irrigue, nourrit et fait vivre le corps social où elle s’exprime.
Bloquer sa circulation mène inéluctablement à la nécrose, à la mort.
Pas moins.
C’est un truisme récurrent des séances de médiation en particulier et de la question des conflits en général, une antienne des premiers entretiens :
 
Thierry NoëllecDe toute façon c’est simple, ce qui manque ici, c’est de la COM-MU-NI-CA-TION ! 


 

En détachant bien les syllabes, s’il vous plait, et en élevant le ton de la voix afin d’être certain d’avoir été parfaitement compris.
La réponse des supposés non-communicants est alors cinglante :
 
Thierry NoëllecPourtant on n’arrête pas de communiquer ! On a même un service qui ne fait que ça. Mais ils ne lisent pas et n’écoutent pas !
 

 

 

Et de lister alors tous les moyens mis en place pour faire passer les informations en interne :

  • Affichage
  • Messagerie interne dédiée avec alertes automatiques intégrées
  • Lettre mensuelle qui valorise les plus de l’entreprise
  • Réunions de briefing, de débriefing
  • Entretiens annuels réglementaires
  • Et même, summum de la modernité managériale, « ma porte est toujours ouverte. »
  • J’en passe et des meilleurs. Vous pouvez allonger la liste de vos propres exemples.
 
Et pourtant, ça ne fonctionne pas, pourquoi ?
La question est simple, la réponse aussi : la communication ce n’est pas que de l’info, c’est avant tout de la parole. Hélas, la parole, c’est complexe et c’est là que ça se corse.
Une analyse de la parole s’impose donc avant de comprendre quoi que ce soit à ce charabia. Mais pour cela il nous faut faire un grand retour en arrière, aux temps de la Grèce antique.
 

Muthos – Logos, de « nous » à « je »


 
La parole des origines

Thierry NoëllecLes anciens grecs ont successivement disposé de deux mots pour définir la parole : muthos puis logos[i]. Il est intéressant de remarquer que le passage de l’un à l’autre se fait à l’époque de « l’invention » de la démocratie, attribuée à Clisthène[ii]. Le passage de muthos à logos marque donc le changement de statut de l’individu au sein du groupe. Ainsi, jusqu’alors, il fallait l’adhésion de tous pour qu’une décision soit prise, c’était le règne du muthos etle vote ne connaissait, par nature, que l’unanimité. La parole du groupe était indivisible et non singularisée, elle était inséparable du mythe. Claudia de Oliveira Gomes[iii] explique que « le mythe correspond à une création collective. La « personne » engagée dans le mythe n’est pas individuelle, c’est le groupe qui agit comme unité première, non l’individu ».
La parole muthos s’exprime donc en tant que partie confondue au groupe, celui-ci étant unique, indivisible et impossible à remettre en cause sinon par l’exclusion.


Naissance de la démocratie


Thierry NoëllecL’apparition du logos change complètement la donne. Logos est en effet la parole qui, dans son essence, appartient en propre au locuteur. Celui-ci est alors apte à être en désaccord avec le groupe sans pour autant s’en sentir exclu puisque, toute parole étant individualisée, il n’existe plus de parole-étalon qui sanctionne la différence. L’arrivée du logos sur la scène de la comédie humaine permet ainsi l’avènement de la démocratie qui fonctionne comme un symbole : réunir ce qui est épars, à l’inverse du mythe qui dit l’unique vérité.
Or, ce processus de singularisation qui a marqué une étape décisive dans la construction de la civilisation, est tout aussi applicable à la construction d’un être humain.
Tout enfant doit aussi, par lui-même, passer de muthos à logos.
Comment la parole vient à l’enfant
Dès les premiers mois de sa vie le petit humain se met à babiller, puis, lentement, il apprend à parler, (principalement) par mimétisme en reproduisant ce qu’il entend, ce qu’il comprend. La zone de son cerveau dédiée au langage est vierge et n’importe quel enfant peut, à cet âge, apprendre n’importe quelle langue, n’importe quel mot. Et c’est précisément à ce moment là, celui de l’apprentissage du langage, de l’acquisition de la parole, que va commencer à se développer la construction du futur adulte. Cet adulte qui préfère tant les réponses aux questions. Annie Anzieu[iv] explique que « Parler, c’est se conformer à des normes reconnues par un groupe, (…) exprimer un discours perceptible par d’autres, au niveau auditif, intellectuel, affectif. Parler c’est donc se choisir à la fois comme semblable et différent de l’autre (…) » Et c’est bien dans cette dialectique redondante du semblable et du différent que viennent se nicher muthos et logos.


Le deuxième cordon ombilical…


Thierry NoëllecA l’instar du cordon ombilical, la parole est donc un lien. Un lien qui se tisse en partie à notre insu et qui définit quasi mécaniquement nos rapports à l’autre. Lien organique, nécessaire à la vie, à la construction du désir et à son expression, la parole devient entrave lorsqu’elle reste soumise à sa source. Car la parole s’acquiert à la manière d’une greffe, implantée par un tiers et qu’il faut tout autant symboliser que le lien organique.
Tout le processus de singularisation de la parole repose donc (succinctement expliqué) sur une méthode en deux temps : acquisition, puis séparation. Le premier temps, l’acquisition, est de la compétence exclusive de muthos, au sens où le petit d’homme, en même temps qu’il acquiert la parole, apprend les mots, la langue, l’histoire dite et non dite, les secrets et les douleurs de son entourage. Par la parole (mais aussi par la gestuelle) il va enregistrer tout ce qui fait corps et sens dans une famille, un clan, une culture. A la manière d’un bâton de cire frais (selon la métaphore de Boris Cyrulnik[v]), la parole greffée va le marquer quasi physiquement. Le petit d’homme, ainsi imprégné de la parole de l’autre, ne peut, en grande partie, que répéter le discours qu’il a appris

Il croit qu’il sait, mais il ne sait pas qu’il croit.

… qu’il faut aussi couper


La phase deux, la séparation de la parole d’avec le groupe, intervient bien plus tard et l’adolescence en est souvent le moment le plus évident, le plus audible… Même si certaines adolescences peuvent durer toute une vie…
C’est le temps de la compétence de logos, celui de la parole en propre. C’est le temps de l’acquisition de la liberté de conscience, liberté qui est trop souvent confondue avec la liberté de penser, laquelle n’a qu’un intérêt fort limité au demeurant, tant alors elle se confond dans le muthos. Mais cette étape est loin d’être évidente et l’acquisition complète de logos n’est, dans les faits, pas si courante. Et on peut même dire, avec Lacan, que le degré zéro de la symbolisation n’existe pas et que celle-ci s’écrit sur une asymptote. Car s’il devient évident que la singularisation du désir passe par la symbolisation de la parole, par le passage obligé de muthos à logos, la question à résoudre pour y parvenir est en fait des plus complexes.
Comment, en effet, faire sienne une parole qui a été greffée ? Ou, comment réussir l’intégration de ce qui fonctionne exactement comme un rajout au corps, comme un objet étranger ? Entre nécessité de communiquer et rejet de la greffe, il faut alors déployer des trésors d’imagination pour accepter cette parole qui nous a tout autant été confiée qu’imposée.


L’illusion de la parole sur les réseaux sociaux


Thierry NoëllecTwitter,  Facebook, et même mon préféré  Linkedin, (mais il y en a d’autres), les réseaux sociaux sont tous fondés sur cette facilité de prendre la parole, de s’adresser au Grand Autrui du village global et, réciproquement, d’écouter le monde entier. Simple en apparence, je me connecte, je m’adresse à mon mur et tout le monde me voit, la planète m’écoute et je me nourris de ses échanges.
Simplissime en apparence et tellement évident. La parole circule, donc. A voir…
Le principe de l'algorithme suffirait à lui seul à nous alerter sur l’illusion de ce principe. D’autres l’ont écrit mieux que moi, je vous laisse vous y référer.
Mais il y a plus subtile. Chaque réseau (en tout cas ceux que je fréquente) dispose d’une fonction qui permet de discriminer soi-même les contacts qui s’avèrent indésirables. La liste de connaissances ou de restreints, sur l’un, la catégorie « masquer » sur l’autre, le blocage ou une fonction équivalente qui permet tout simplement que l’intrus reste dans les contacts sans apparaître dans le fil quotidien. Mais les réseaux proposent aussi des « discriminations positives » avec les groupes dédiés, par exemple.
Or ces deux actions (que je pratique, comme tout un chacun, bien entendu) ont pour résultat d’éliminer les voix discordantes, de lisser les échanges et, in fine, de recréer un Muthos consensuel aux allures, au goût et à l’aspect du Logos. On est si bien entre soi, d’autant plus que les échanges sur des points de détails peuvent se révéler musclés.
Mais ce n’est qu’un leurre.
Un peu à la manière de ces experts qui squattent la parole dans les débats télévisés, nous nous transformons tous en « clans d’experts » en éliminant les intrus : celui-ci qui vomit son racisme chic à chaque occasion, celle-là qui a déjà tout compris à la vie et qui assène sa vérité, l’autre encore dont l’indigence de la pensée nous épuise. Toutes ces paroles qui débordent du moule confortable que nous nous construisons sont impitoyablement éliminées au nom du bien que nous éprouvons à parler avec nos « semblables ».
Du Muthos en pleine gloire. Retour aux sources.


 

Thierry NoëllecAprès cette première partie sur la nature de la parole, le deuxième volet abordera une question incongrue :
Pourquoi parlons-nous ?
Ben oui, pourquoi après tout…



[i] Comprendre et connaître les grands mythes. Claudia de Oliveira Gomes. Studyrama. 2005
[ii] 565 av. J.-C. – 492 av. J.-C.
[iii] Ibid. P. 31
[iv] Psychanalyse et langage. Ouvrage collectif. Dunod. Mai 2003. P. 114