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Bill Gates et moi-même détenons une fortune cumulée de plusieurs milliards de dollars

Par Thierry Noëllec, le 21/02/2017
Catégorie : Humeur
Thierry Noëllec MédiationRéflexions sur le partage

Bill Gates et moi-même détenons, à nous deux, une fortune cumulée de plusieurs milliards de dollars, et même plusieurs dizaines de milliards, d’ailleurs. Certes, un esprit chagrin, un peu spécieux, me fera sans doute remarquer que la distribution de nos avoirs (les miens plus ceux de Bill Gates) n’est pas exactement répartie à 50/50. Je confirme.

Mais je ne suis pas partageur.

Désolé.

Ceci dit, une fois ce constat établi, il apparaît que cette idée banale du partage est au cœur de tous nos  échanges et qu’elle mérite qu’on s’y arrête un peu. D’où l’idée de partager avec vous ces quelques réflexions sur le sujet. Clin d’œil.

 

Un seul mot, partage, pour deux sens apparemment opposés.

 

D’un côté le partage sépare : la ligne de partage des eaux, une frontière naturelle comme une montagne ou un fleuve qui marque la limite entre deux territoires, un mur entre deux propriétés ou entre deux peuples (les exemples sur ce sujet manquent de moins en moins, d’ailleurs). Partage contient donc cette idée de séparation entre ce qui se situe d’un côté et ce qui se situe de l’autre. Or, n’est pas Charon qui veut qui peut se permettre de naviguer entre les rives à sa guise sans en payer le prix.

La métaphore aidant, c’est dans ce champ sémantique que l’on trouvera aussi des avis très partagés sur tel ou tel sujet à la manière d'Assurancetourix et de ses compères villageois sur la qualité de sa musique. Toute période électorale un tant soit peu démocratique connaît une floraison de ces avis très partagés, pour le moins. En tout cas, c’est mon avis.

 

Mais le partage sert aussi à réunir et c’est cette notion-ci qui nous intéresse aujourd’hui plus spécifiquement.

En ce sens, partager revient à mettre en commun, voire en communion. La répartition se faisant selon différents critères au gré des époques, des circonstances, de la nature ou des objectifs de l’échange, voire de l’identité qui réunit les protagonistes du système.

 

Car tout se partage, ou presque : l’argent, certes, mais aussi le savoir, la terre, le lit, les pensées, les récoltes, les idées, les expériences, la nourriture, sa propre voiture, des informations, des bureaux, et même une station spatiale. 

En bien ou pas, la culture web a encore amplifié (et pas qu’un peu !) le phénomène.

Pour (tenter de) faire simple, distinguons quatre niveaux de type de partage échelonnés en fonction du degré d’accord des parties. Certes, on pourrait concevoir d’autres échelles mais celle-ci me semble plus pertinente pour une approche du quotidien.

 

1 – Le partage accepté

Voire largement suscité parfois et, de manière générale, culturellement perçu comme positif pour une majorité de ses bénéficiaires.

Ainsi, l’héritage (plus ou moins taxé en fonction de la proximité familiale) ou les donations ; notre argent, de manière encore plus directe pour certaines grandes causes qui nous touchent ; les fêtes (pour la plupart d’entre nous qui ne sommes pas affectés par une misanthropie de bon ton) ; la liesse ou la tristesse des rencontres sportives selon le score de l’équipe que l’on supporte ; le four à pain d’autrefois (qui a donné le délicieux baeckeoffe alsacien) ; le mariage ou toute autre forme de vie à deux dans la plupart des cultures (mais c’est vrai, pas toutes…) ; et tout ce qui relève du domaine du partage de la pensée et du savoir  pour autant qu’on en éprouve de l’intérêt.

Les exemples de partage accepté sont légions et chacun saura trouver dans sa propre vie les nombreuses interactions positives qui la jalonnent.

2 – Le partage toléré

Contrairement au partage accepté, le partage toléré implique que, si nous avions le choix, nous ferions autrement.

Et pour faire court  et franc, nous partagerions sans doute (un peu, voire beaucoup) moins. C’est pourquoi il est moins aisé d’esquisser une liste du partage toléré tant elle devrait refléter notre propre implication, notre propre jugement. Bien sûr, du côté du partage légalement obligatoire,  on imagine sans peine que les impôts, les taxes, les charges et autres prélèvements sont toujours trop lourds pour celui qui les paye. Bien que, concomitamment, celui qui en bénéficie les trouve toujours trop légers. Entre les deux côtes de la rive du partage une déperdition de poids semble toujours à l’œuvre, quelles que soient les époques et les latitudes.

3 – Le partage contraint

Le passage du partage toléré au partage contraint est affaire de dosage, de circonstances et perception.

Ainsi des transports en commun qui deviennent vite intolérables au-delà de la capacité admissible des voitures ou des wagons ; de la route des vacances que nous sommes beaucoup trop nombreux à partager les mêmes week-ends aux mêmes heures, des pistes de ski à Noël ou des plages au quinze août. Les espaces de travail bruyants, les cellules des prisons ou les magasins pendant les soldes sont autant d’espaces qui croulent sous le nombre et la contrainte du partage non sollicité, ou si peu…

Du côté des impôts et des taxes, l’Histoire fourmille d’exemples tragiques que la mémoire collective conserve précieusement, que ce soit en Bretagne, ou dans  la Drome.

4 – Le partage abusif

Contrairement à ce que laisse entendre le terme abusif que j’ai choisi comme qualificatif, ce type de partage s’équilibre entre perception positive et négative pour le commun des protagonistes que nous sommes.

Côté négatif, c’est simple, la liste noire est longue des 15000 dernières années de la civilisation : le vol, le pillage, les raids, les invasions et autres exactions sont légion. De L'Enlèvement des Sabines   aux affaires plus ou moins importantes de corruption qui jalonnent l’actualité,  je vous épargnerai l’inventaire des partages abusifs, promis.

Mais, de nos jours, ce même partage abusif est pratiqué par plus d’un citoyen par ailleurs fort honnête et qui, en toute bonne conscience, consomme du streaming sans trop se poser de questions.

Ajoutons que les incohérences  d'Hadopi ont largement contribué à dédouaner l’esprit frondeur d’un homo-consumerus par ailleurs trop largement sollicité du portefeuille. Pour autant, ce type de partage peut effectivement être qualifié d’abusif dans la mesure où l’un des deux acteurs du partage (l’auteur, par exemple) n’est absolument pas d’accord avec les termes de l’échange et peut proclamer, à tort ou à raison, que le droit est de son côté, quoi qu’on en pense.

 

Résumons donc tout ceci par un tableau ad hoc :

 

Objet du partage

Accepté

Toléré

Contraint

Abusif

Sans objet

Argent

 

 

 

 

 

Nourriture

 

 

 

 

 

Espace public

 

 

 

 

 

Espace privé

 

 

 

 

 

Biens culturels

 

 

 

 

 

Savoir  Connaissances

 

 

 

 

 

Opinions (politiques, religieuses, sociétales…)

 

 

 

 

 

Loisirs

 

 

 

 

 

Transports

 

 

 

 

 

Sentiments

 

 

 

 

 

 

Je vous invite à cocher les cases qui correspondent à votre approche du partage pour chacun de ces items.

Bien entendu, pour chaque ligne d’objet du partage, plusieurs cases peuvent être cochées, selon les circonstances et les protagonistes du partage. Et si vous êtes en quête d’échanges musclés avec votre entourage, faites circuler cette feuille lors de votre prochain déjeuner…

Si vous en trouvez d’autres, n’hésitez pas à rallonger la liste.

 

Thierry Noëllec MédiationCe tableau étant rempli, que met-il en évidence ?

En moyenne, vous aurez coché sept à huit cases dans la colonne « accepté » ; quatre à cinq dans la colonne « toléré » ; deux à trois dans la colonne « contraint » et au moins une dans la colonne « abusif ». Si vous avez coché une case dans la colonne « sans objet », posez-vous à nouveau la question : êtes-vous bien certain que vous ne partagez pas (rien, jamais) sur ce sujet ? Mmmouais… peu probable, non ?

Car bien entendu nous partageons tous et tout, satisfaits ou pas.

En fait, le véritablement enseignement de ce tableau n’est pas de comprendre CE QUE nous partageons mais AVEC QUI.

Si vous relisez vos choix en fonction des colonnes, vous remarquerez que plus le partage est effectué avec des proches (famille, amis, relations, proximité de pensée ou de culture, etc.) et plus vous aurez eu tendance à ressentir le partage comme une action positive. Même si ça n’est pas systématique, certes.

Cependant, la question du partage revient toujours à une problématique du choix :

Avec qui est-ce que je partage : moi-même, ma famille, mon clan, mon territoire, mon pays, la planète, l’univers ?

Entre l'avaricieux qui ne partage qu’avec lui-même dans une sorte de recyclage autocentré et le dispendieux qui donnerait tout ce qu’il possède pour se réaliser en tant qu’idéal, le champ des bénéficiaires du partage est constitué de strates cloisonnées qui, avec le temps, ont tendance à se figer, à devenir imperméables aux passerelles et aux évolutions. 

Cette approche du choix n’est d’ailleurs pas exemptes de contradictions internes que seule une rhétorique bien affûtée peut surmonter. On peut très bien en effet professer une forme de penchant sincère et argumenté pour l'universalisme, tout en souhaitant tout aussi sincèrement acheter au plus de près de chez soi.   La contradiction sait faire bon ménage avec les bons sentiments.

Mais attention ! Car notre propension ou non au partage nous parle aussi de nous-même, et peut-être même exclusivement d’ailleurs. Car le seul frein au partage c’est la peur. Cette peur qui se décline entre la peur de manquer, la peur de la contamination voire la peur de l’autre.  Toutes peurs qui ne parlent que de l’instinct de survie le plus basique (vous aurez remarqué que j’ai évité d’écrire « primaire »).

 

Dans son discours à l’occasion de la remise du XVIIe Premi Internacional Catalunya - 2005, Claude Lévi-Strauss expose cette approche :

 

TNMIl n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué.

 

Ce qui, in fine, est en jeu, c’est une vision du bien commun telle que proposée dans cette vidéo dans sa vision managériale par Nicolas Jeanson. Un bien commun qui résulte de la tension dialectique entre le bien du tout et le bien de chacun.

Une autre manière, peut-être, de dire que seule  la philanthropie nous sortira du piège.