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Ecoute, écoute !*

Par Thierry Noëllec, le 19/01/2016
Catégorie : Pratique de la Médiation

Thierry Noëllec MédiationC’est une histoire de voix discordantes. De celles qui interfèrent dans un processus de négociation, de médiation, et qui perturbent les échanges au point de tout dérégler. Exemple.


Certes, une négociation ne suit pas le même processus qu’une médiation ou qu’une conciliation. Encore que, avec les dispositions sur la médiation de la consommation, les lignes vont sans doute (un peu trop) bouger. Mais ceci est une autre histoire.

Cependant, il y a quand même quelques points communs récurrents entre ces différentes facettes du dialogue des conflits qu’il faudrait analyser plus en détail par ailleurs. L’un d’eux, et non des moindres, est que le dialogue se passe dans un espace clos. Clos concrètement (en général), mais aussi clos contractuellement, voire symboliquement. C’est la base même du principe de confidentialité défendu par tous les médiateurs, quelles que soient leurs orientations professionnelles par ailleurs. Or, s’il est aisé de comprendre que la confidentialité s’applique tout naturellement à la voix, oublier que les oreilles sont également impliquées peut conduire à des déboires, voire des échecs.

Un exemple international

C’est le sens d’un article paru sur Le blog de la Harvard Law School.

Ecrit par Keith Lutz, l'article original raconte les négociations que  John Kerry, ministre des Affaires Etrangères des Etats-Unis, a menées avec la  République Islamique d'Iran sur le nucléaire.  

 

Thierry Noëllec MédiationOne of the most difficult tactics negotiators may grapple with at the bargaining table is the attempt by outsiders to derail or sabotage a negotiated agreement[i]

 

Keith Lutz raconte donc que, alors même que John Kerry et son équipe négociaient pied à pied un accord avec l’Iran sur le délicat et sulfureux sujet du nucléaire, les représentants Républicains du Congrès (adversaires de Barack Obama, Démocrate), résolument opposés à tout accord avec l’Iran, élaborèrent une déclaration séparée qu’ils adressèrent au Guide suprême Iranien, Ali Khamenei. Une action que beaucoup analysèrent comme une tentative destinée à saboter tout accord potentiel entre les deux pays.

La négociation d’un traité nucléaire avec l’Iran est une saga internationale qui dure depuis des années et qui, de toute évidence, touchait au but en 2015, grâce à un accord entre l’Iran et les six autres puissances impliquées dans le traité (U.S.A., Chine, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne). Ce traité instaurait un régime de contrôle des installations nucléaires civiles de l’Iran ainsi que la fin du développement de ses recherches en matière de nucléaire militaire.

Cependant, cet accord ne s’est pas conclu sans d’épuisantes et considérables difficultés diplomatiques, que ce soit à la table des négociations ou à l’extérieur.

Des voix discordantes

C’est alors que les élus Républicains (U.S., of course…) adressèrent leur message à Ali Khamenei, lui indiquant que tout accord conclu entre l’Iran et les U.S.A. « ne serait rien d’autre qu’un accord cadre entre le président Obama et le président Khamenei. » Précisant également que cet accord pourrait donc être abrogé par un nouveau président américain ou une loi du Congrès.

Les habitués reconnaissent ici une méthode, certes habituelle, mais qui n’en reste pas moins un problème épineux à régler lorsqu’il faut faire face à ces forces contraires,  parasites à la négociation, pendant que l’on met toute son énergie à vouloir conclure un accord.

Les Républicains du Congrès prirent des initiatives qui visaient à retarder voire à brouiller les négociations, peut-être jusqu’au point de les faire capoter. John Kerry et son équipe durent faire des efforts supplémentaires pour assurer le gouvernement iranien que tout accord signé serait honoré (par-delà les différences politiques, va s’en dire.) Ce qui ajoutait un nouveau niveau de complexité à des négociations déjà fort tendues.

Les Républicains affirmèrent qu’ils avaient agi en toute indépendance parce que l’administration Obama les tenait à l’écart du processus de décision sur ce sujet. Afin de faire valoir leur opinion, ils avaient donc choisi un terrain extérieur au champ des négociations, quoi qu’assez important pour que leur action affecte celles-ci.

Alors que la validation d’un traité nécessite l’accord des deux tiers du Congrès, les présidents américains s’engagent souvent dans de tels accords cadres avec leurs homologues internationaux. Cet accord est toujours entériné par l’administration (le gouvernement) suivante dans une optique de continuité diplomatique.

Cependant, comme le démontre la lutte entre les Républicains et le président Obama, il arrive parfois que les plus grands obstacles à la conclusion d’un accord ne se trouvent pas autour de la table[ii].

Commentaire

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de comparer une médiation en entreprise ou une négociation sur un litige commercial à la périlleuse pratique de la diplomatie internationale.

Cependant, cette idée (très exacerbée dans l’exemple de Keith Lutz) que les parasites qui peuvent faire capoter un accord se trouvent le plus souvent à l’extérieur de la salle où se passent les négociations est à prendre en compte dans toute démarche qui vise à rapprocher les protagonistes d’un différend.

C’est bien entendu le cas très banal dans une médiation familiale où, entre deux rendez-vous, chacun des parents aura écouté avec plus ou moins de perméabilité les arguments des amis, de la famille, voire des magazines ad hoc. C’est tout aussi vrai dans une entreprise où les collègues, les représentants du personnel ou tout autre « intervenant qualifié » sauront exactement ce qu’il faut dire te ne pas dire,  faire et ne pas faire. Quitte à ruiner une médiation qui s’annonçait de bonne foi et bienveillante.

Les entretiens de médiation, malgré les règles, la confidentialité des propos et la volonté sincère des médiés, ne sont pas complètement isolés du monde extérieur. Une médiation, une négociation, un arrangement, ne se traitent pas hors-sol, hors-monde extérieur.

Et c’est sans doute, in fine, fort rassurant…

 


 

Pour en savoir plus : The Program On Negociation, sur Linkedin.

Thierry Noëllec Médiation* Le titre de ce billet est emprunté au célèbre (en son temps…) Roger Nicolas.

 


 

Thierry Noëllec MédiationBonus qui n’a rien à voir avec ce qui précède :

La médiation, c’est aussi dans l’hémisphère sud, au soleil !

L’exemple de l’ile Maurice. Sur EcoAustral.

 


 

 

[i] L’une des tactiques les plus difficiles avec lesquelles les négociateurs doivent se bagarrer à la table des marchandages est la tentative d’intervenants extérieurs de faire dérailler, voire de saboter, un accord négocié.

 

[ii] Les sanctions contre l’Iran ont été levées officiellement le dimanche 17 janvier 2016. Cette levée s’étalera concrètement sur dix ans.