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Une fois qu'il est résolu, où passe l'énergie du conflit ?

Par Thierry Noëllec, le 05/01/2016
Catégorie : Pratique de la Médiation

Thierry Noëllec MédiationTout conflit implique une consommation d’énergie non négligeable. Mais lorsque le conflit est terminé, la production d’énergie ne peut pas s’arrêter brusquement. Que se passe-t-il alors ?


L'échange d'énergie au coeur de toute relation

La puissance en action, telle est l’origine du sens du mot "énergie". L’échange d’énergie est la condition sine qua non à tout mouvement, toute transformation d’un état à un autre,  à toute action. En cosmologie, l’énergie est le principe fondamental et initial de l’univers, le starter du célèbre Big-Bang. En physique, l’énergie est soumise à des lois, dont au moins l’une d’entre elles, la troisième, qui démontre le principe de la conservation de l’énergie, a des échos intéressants dans la métaphore qui nous intéresse ici.

Au sens commun, (un peu plus proche de nous, quand même), l’énergie est liée au moteur de nos relations, qu’elles soient sociales ou personnelles, au travail ou sur les terrains de sport, cérébrales ou physiques, par plaisir ou sous contrainte, peu importe.

 

Thierry Noëllec MédiationL'âme humaine renferme la capacité de transformer les choses et les êtres, d'agir à distance, tout lui obéit dès lors qu'elle possède l'énergie nécessaire.

Cornelius Agrippa

 

Oui, c’est bien d’énergie dont il s’agit lorsque nous devons aller vers l’autre, travailler, construire, projeter, imaginer, concevoir, agir ensemble. Chaque mouvement, chaque pensée, chaque action, nécessite cette énergie sans laquelle rien ne se fait.

Chacun de nous a déjà vécu ces moments d’enthousiasme, au sein de son entreprise par exemple, où les projets les plus ambitieux stimulent tout un chacun et se mettent en place comme par magie, générés par une force intérieure qui semblent nous dépasser. Et bon sang, ça fait du bien !

Du conflit énergivore

Mais cette énergie est tout autant à l’œuvre au cours d’un conflit, voire en bien plus grande quantité…

Par la place qu’il prend dans notre vie, par les efforts qu’il demande, tant pour l’alimenter que pour le supporter ou le résoudre, le conflit est un grand consommateur d’énergie. Et si tous les conflits produisaient de l’électricité, certaines régions du monde, certaines entreprises ou certaines familles seraient illuminées en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Dans une conversation engagée sur Linkedin, Steph Ede, médiateur britannique,  se posait la question de savoir ce que devient toute cette énergie mise au service d’un conflit après que celui-ci a été résolu. Bonne question ! Comme il le note très justement,

  Thierry Noëllec Médiation…loss of that investment and sense of purpose can almost feel like a bereavement if resolution is found[i] 

 

Aparte sur le désir

Car, bien plus que d’énergie, ce dont nous parlons ici relève du désir, au sens que lui donne la psychanalyse.  Ce désir qui, comme le souligne l’article en référence, n’a rien (ou bien peu) à voir avec la sexualité, mais qui est l’étincelle primordiale que tout être humain se voit contraint d’entretenir pour alimenter son appétence pour la vie. Pas simple, mais essentiel, et c’est peu dire. La terrible expérience de Frédéric ll de Hohenstaufen le démontre bien assez. 

Comme le souligne Philippe Blazquez, il faut différencier le désir et le besoin. Le désir peut se satisfaire d’un objet fantasmatique ; le besoin, lui, se construit autour d’un objet bien réel. Le besoin est donc le moyen (le vecteur) de l’accomplissement du désir. C’est dire la force qui est à l’œuvre.

Et c’est ici que nous revenons à notre conflit et à sa résolution.

Le conflit en effet, avec l’investissement qu’il nécessite pour être entretenu tant sur la durée que sur son ampleur, consomme une grande quantité d’énergie, laquelle est générée par le désir, orienté vers l’objet conflit. Un peu à la manière d’une centrale nucléaire qui travaillerait à la production exclusive d’une seule usine, par exemple. Soudain, l’usine ferme. Or, il n’est pas possible d’arrêter la centrale nucléaire instantanément. Que faire alors de toute cette énergie qui va continuer sa production pendant encore un long moment ?

On le voit, la question est loin d’être innocente et, posée telle quelle, elle n’engendre pas de réponse satisfaisante.

Il y a pourtant une issue.

Mais il fait s’y prendre très tôt.

Si, selon les lois de la physique, « toute action ou changement d’état nécessite que de l’énergie soit échangée », il faut donc prendre en compte cette donnée dès les entretiens individuels afin de déterminer, autant que faire se peut, la quantité d’énergie à l’œuvre dans ce conflit. Car cette même quantité devra être mise en action dans les accords de résolution du conflit. Pour faire simple, imaginons un conflit très énergivore (donc très dur) dont les accords de réconciliation se résoudraient (même en toute bonne foi) à une simple poignée de mains quotidienne. Il y alors bien peu de chances que ces accords tiennent longtemps, non pas faute de sincérité des protagonistes, mais, tout simplement, parce qu’il n’y a pas équivalence des échanges d’énergie entre les deux situations. Une partie de l’énergie dévolue au scénario du conflit se retrouve sans objet, elle tourne à vide, ou presque.

Deux options extrêmes 

- Réactiver le conflit, pour un autre motif, sur d’autres bases, éventuellement avec d’autres protagonistes. La répétition, le bégaiement, devenant l’issue de la décompensation nécessaire au trop-plein soudain de l’énergie qui n’est pas utilisée dans le processus de résolution.

- Précipiter les médiés dans le vide, leur existence-même ayant été soudain aspirée par la disparition brutale de l’objet du désir. Avec en ligne de mire la déprime, voire la dépression.

Un embryon de solution

Certes, tous les conflits ne nécessitent pas une énergie telle que la sortie peut en être périlleuse et la pire des solutions est toujours de s’y complaire plutôt que de chercher à les résoudre.

Cependant, l’approche par la compensation des énergies en début et en sortie de conflit permet de prévenir tant les dangers d’une analyse trop édulcorée de la situation que l’acceptation d’un accord qui ne prendrait pas en compte la juste mesure des attentes réelles des médiés.

C’est au moins autant la solidité de l’accord qui est en jeu que la survie des médiés dans un monde apaisé. Et c’est déjà beaucoup.

 


 

 

Thierry Noëllec MédiationBonus qui n’a rien à voir avec ce qui précède : Il y a encore beaucoup de travail pour faire comprendre les bienfaits de la médiation.

Extrait du numéro de Ouest-France (édition de Lorient) après les élections régionales de décembre dernier.

Thierry Noëllec Médiation

 

 

Bonus numéro 2 :

Le Théâtre de Poche-Montparnasse présente une pièce sur la Médiation, écrite par Chloé Lambert.  A partir du 8 janvier. Réservations et renseignements sur lien. 

 

 

 

 

 

 


[i] La perte de cet engagement, avec le but qu’il donnait à sa vie, peut presque être ressenti comme un deuil, en cas de résolution.


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