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Eloge du Malfaiteur

Par Thierry Noëllec, le 27/02/2018
Catégorie : Humeur
Thierry Noëllec MédiationAu nom de la loi, je vous arrête ! Chaque jour, chacun d’entre nous enfreint au moins une loi, cent décrets, plusieurs réglements fumeux et de nombreux édits intempestifs. Mais doit-on plaindre une société où la loi est souvent bafouée ? Pas sûr.

Préambule 

Thierry Noëllec Médiation1 - L’image qui illustre ce billet est tirée de la série espagnole La Casa de Papel. Cette série, comme beaucoup d’autres je le concède aisément, fait la part belle aux atermoiements du Bien et du Mal en fonction de la posture et de l’évolution des personnages. Et puis le masque de Salvador Dali est tellement « surrealista », comme ce billet, peut-être…

2 - Dans le titre comme dans les paragraphes qui suivent, j’emploie le mot de « malfaiteur » au sens métaphorique, (bien entendu !) c’est à dire toute personne qui contrevient à la loi, au droit, aux règlements, aux dispositions légales, conventionnelles, contractuelles, locales, nationales et au-delà, ouf, n’en jetez plus, ça fait du monde… J’ai donc proivilégié ce mot unique, « malfaiteur », pour décrire toutes ces variantes qui n’ont en commun qu’un écart par rapport à la loi, gravissime ou pas.


 

J’assistais, il y a quelques jours, à la remise des diplômes du département Droit de la Faculté DSEG de Vannes, un bien beau moment de reconnaissance, tant pour les diplômés que pour leurs professeurs, chacun devant à l’autre sa satisfaction en miroir. La liste des diplômes cités m’a amené à me questionner sur le nombre de professions qui dépendent de la conception, de la mise en place, du contrôle ou du respect de la loi.  Impressionnant !

La loi, combien de professions ?

Thierry Noëllec MédiationRien qu’en droit : avocat avec toutes les spécialités que ce métier comporte, juge et toute ses spécificités, greffier, notaire, huissier, procureur, juriste, député, éditeur dédié. Mais aussi toutes les professions où l’on contrôle quelque chose : URSAFF, CIPAV, Impôts… et ça ne manque pas, inspecteur du travail, inspecteur sanitaire, inspecteur de toutes sortes de normes. Forces de police et de gendarmerie, douanes, personnels pénitentiaires, sécurité privée, contrôleurs dans les trains, les aéroports, la PAF, veille cyber, entreprise de fabrication d’alarmes, associations de défenses des droits de toute sorte, veille écologique, et même médiateur dans des domaines de plus en plus nombreux et variés.

Je laisse à votre sagacité le soin de féminiser et de compléter cette liste qui aurait dû être beaucoup plus longue. Les métiers liés au droit et au respect de la loi, sont légion. Et encore,  je m’en tiens à une notion du droit et de la loi qui gère les écarts de la société civile, guère plus.

Faisons un (mauvais) rêve

Imaginons un instant que dans un beau pays comme le nôtre, tout à coup, du jour au lendemain, chacun se mette à respecter absolument toutes les lois, toutes les règles, et que rien, aucune faute, aucune infraction, aucun délit ni aucun crime (que sais-je encore !) ne puisse être reproché à qui que ce soit.

Que se passerait-il ?

Thierry Noëllec MédiationDans un premier temps, les contractuels s’ennuieraient ferme, pas le moindre papillon à glisser sous les essuie-glaces. Le matin même, les autorités s’inquièteraient de la bonne marche des radars automatiques qui ne flasheraient plus personne. En quelques semaines les tribunaux de police seraient déserts et les autres suivraient en quelques mois, un peu plus peut-être. Rapidement, la gendarmerie, la police, les juges, les greffiers, les gardiens de prison, les huissiers, les avocats et de très nombreux fonctionnaires et professionnels de qualité verraient leur masse de travail énormément baisser, jusqu’à disparaître peut-être. L’horreur intégrale du vide…

L’absolu et total respect des lois mènerait plus sûrement la société à l’implosion que quelques émeutes révolutionnaires.

Car le trio malfaiteur-homme de loi-honnête homme est le socle inaltérable sur lequel repose toute société humaine (ou presque). Nous édictons des lois, les contournons, en imaginons d’autres, les enfreignons, punissons, payons, enfermons et tranchions même des têtes naguère afin que tout cela tienne debout.

Thierry Noëllec MédiationDans ce tryptique éternel, chacun trouve sa justification grâce aux deux autres.

L’honnête homme se sait honnête car il respecte le droit et l’homme de loi. L’homme de loi trouve la justification de sa fonction dans la protection de l’honnête homme et la chasse au malfaiteur. Le malfaiteur cimente le tout par son action permanente. Enlevez  l’un ou l’autre et le système s’écroule.

- Pas d’honnête homme, le malfaiteur perd son miroir et l’homme de loi perd sa légitimité.

- Plus d’homme de loi, l’honnête homme disparaît par obsolescence programmée.

- Pas de malfaiteur, pas besoin d’homme de loi.

Thierry Noëllec MédiationCar ce n’est pas l’écart qui fait le malfaiteur, c’est la loi. Oui, je sais, ça peut paraître bizarre de le dire comme ça, mais c’est bien la loi qui instaure l’écart en dehors duquel toute action est répréhensible. Dire la norme (ce qui est droit) est même la fonction première de la loi, de tout texte de loi, qu’il soit interdit de faire ceci ou de dire cela, de marcher ici ou de conduire de l’autre côté, de payer si peu ou si cher,  voire de ne rien faire du tout, la norme s’impose et s’en écarter est sanctionné. Quant à tout texte qui édicte ce qu’il est autorisé de faire, il affirme aussi en creux ce qui ne l’est pas et est donc soumis à sanction éventuelle.

Pour une raison simple et universelle, tous ces textes sont toujours écrits au nom du Bien (avec un B majuscule, c’est plus clair.)

C’est une affaire entendue, chacun d’entre nous sait ce qu’est le Bien. C’est la loi qui le dit… On voit ici que la tautologie pointe le bout de son nez malicieux mais il n’est sans doute pas né ce député qui osera un jour proposer une loi au nom du Mal.

Car la différence entre le Bien et le Mal, c’est vraiment très simple, en fait :

Thierry Noëllec MédiationLe Bien, c’est moi, maintenant !

Deux-mille cinq-cents ans de philosophie résumés en trois secondes, ne me remerciez pas, c’est cadeau. Quoique, oserai-je inventer un mot ? Plutôt que de philosophie, il faudrait parler ici de mécanosophie… J’entends par là, un procédé quasiment mécanique qui, systématiquement nous place du côté du Bien.

Quelques exemples bien concrets et quotidiens :

Thierry Noëllec Médiation- Ouais, bon, là, j’ai été un peu salaud, d'accord… Mais elle l’avait bien cherché, non ?
- Oh et pis tant pis ! Pour une fois que c’est mon tour de me servir…
- De toute façon, tout le monde se gare mal ici. Alors un de plus ou de moins…
- Mais non, je te dis qu’à 95 au compteur, c’est même pas 90 au radar. Et puis moi, je contrôle mon véhicule. Pas de soucis.
- Oui, je sais Durand. La loi nous interdit cette pratique ! Mais alors, hein ? Vous voulez qu’on ferme la boite ? J’ai 200 emplois à sauver, moi !
- Et alors quoi, si c’est pas moi qui leur vend de la dope, quelqu’un d’autre le fera, non ? Au moins, moi, je vends pas aux mineurs.
- Ouais, eh ben moi, j’assume !
Allez, j’arrête là. Je frise la carricature. Mais le principe est universel, chaque fois que je sais que j’ai agi en dehors des clous, je me recale dans le droit chemin en trouvant un biais qui, soit :

- minimise mon méfait par rapport aux fautes (bien plus graves) d’autrui

- justifie mon méfait en mesure de représailles méritées ou afin de donner une bonne (et salutaire) leçon

- se démarque de la loi oridinaire pour se trouver en accord avec une loi supposée supérieure (humaniste, théologique, universelle, etc.)

 

Le déni, l’autosuggestion, les biais cognitifs, entre autres exemples, nous permettent, même en cas de crime avéré, de nous placer du côté du Bien à nos propres yeux. Ce qui est bien le plus important selon l’instinct de survie qui nous anime tous.  Le cas particulier du repentir consiste (de ce point de vue) à passer du Bien au Bien en réduisant au minimum le temps de vacuité dû à la prise de conscience que l’on a mal agi.

Thierry Noëllec Médiation

 

Ainsi, (mis à part quelques âmes perverties – 0,002% de la population, ou dans ces eaux-là), nous agissons tous, chaque jour, au nom du Bien. Et si par malheur nous nous rendons compte que nous avons dérapé, alors, instantanément, nous retombons sur nos pattes afin de nous retrouver du côté du Bien. L’utilisation intensive de la rhétorique et de la casusistique nous sort la tête hors des enfers avec les honneurs. Jusqu’au « j’assume » triomphant qui n’est rien d’autre qu’une manière pompeuse de dire « je vous emmerde ! » car le Bien, c’est moi !

Et la médiation dans tout ça ?

Confronté en permanence aux notions volatiles, personnelles et changeantes du Bien et du Mal, le médiateur (ou sa consoeur) ne peut économiser une réflexion approfondie sur sa propre notion du Bien et du Mal. Non pas (bien entendu !) pour en faire « bénéficier » les médiés dont il traite le conflit mais plutôt pour s’extraire de cette notion qui n’a rien à faire dans le déroulement d’une médiation.
Ne pas avoir fait cette démarche de reconnaissance de ses propres biais implique le risque de ne pas pouvoir les repérer lorsqu’ils sont à l’œuvre, le plus souvent à notre insu. C’est un premier pas vers une empathie authentique.  

Arrivé au bout de ma réflexion « surrealista », j’éprouve un peu de mal à mettre une conclusion qui pourrait apparaître comme définitive alors que le sujet ne peut l’être en aucun cas. Et pour une fois, je vais donc me laisser aller à la facilité coupable de donner la parole à un philisophe que ces notions du Bien et du Mal ont inspiré au-delà des cimes :

Thierry Noëllec Médiation« …Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vraie vie. Reconnaître dans la négation de la vérité la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s’opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà bien et mal.[i] »

 

 

 

 



[i] Nietzsche – Par-delà bien et mal – 4